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dimanche 7 juin 2026

Fragments / Reflets du blog

Christine Epstein a écrit (éditions Pierre Mainard, 2025) un beau livre d’aphorismes que je ne saurais trop recommander. Tenez, page 33 : « Remerciez les gens qui vous envoient balader, ils vous aident à retrouver un chemin. »

Capture d’écran

 Exposition sur Hilma af Klint au Grand Palais (avec la collaboration du Centre Pompidou) c’est du 6 mai au 30 août 2026.
On lit sur la page de présentation de l’événement : que son œuvre a « bouleversé la chronologie de l’art moderne. Pour la première fois en France, découvrez l’univers visionnaire de Hilma af Klint (1862-1944) ». Cela, pour la période 1906-1915. Bon, pour la première fois en France, peut-être, mais j’avais quand même évoqué cette peintre il y a environ un an.

Capture d’écran – Gabrielles blogg ; Västerbron, 1936. (Photographe :
Cronquis Gustaf W:son ; source Stadsmuseet, Fotonummer : CRD 23.)

Autre date, 1936.
Ça vient d’un article du 13 mai 2026 de Gabrielle Roland Waldén – Gabrielles blogg –, narrant une série d’événements abracadabrantesques ; victime d’une intoxication alimentaire, elle est conduite à l’hôpital, où la rejoint son fils à vélo. Elle repartira en taxi chez elle dans la nuit après une batterie d’examens, mais son fils, en rentrant à vélo, passe par le Västerbron (le Pont de l’Ouest). On apprendra aussi qu’un aviateur dans les années 50 est passé en dessous avec un Saab…) Mais le fils cycliste a été acteur d’une fait divers assez triste :

« Klockan var halv 2 eller så på natten och bron låg öde, inte en enda nattvandrare, inte en enda bil, buss eller cykel. Tomt. Men uppe på krönet höll en ung kvinna på att försöka klättra över räcke och säkerhetsstängsel för att kasta sig ut. Sonen stannade förstås och talade med henne. I smyg larmade han polisen som kom snabbt med släckta lyktor. Kvinnan sprang iväg mot Långholmen tätt följd av en vältränad polis. Sonen kunde fortsätta hemåt igen. Dramatisk kväll och natt. »

« Il était vers les une heure et demie du matin et le pont était désert ; pas un noctambule, pas une voiture, bus ou vélo. Vide. Mais en haut du pont une jeune femme essayait de franchir la balustrade et la barrière de sécurité pour se jeter dans le vide. Alors forcément mon fils s’est arrêté et lui a parlé. Discrètement, il a appelé la police qui est arrivée rapidement, sans les gyrophares. La femme s’est enfuie vers Långholmen suivie de près par un policier sportif… Mon fils a pu reprendre son trajet vers la maison. Soir et nuit dramatiques. »

(Långholmen est une petie île au centre de Stockholm où des bateaux sont remisés en hiver, et mouillés l’été ; il y a là une ancienne prison qui sert d’auberge de jeunesse et d’hôtel. J’y ai vécu pas mal de temps…)

Bon, mais la photo qui accompagne l’article date de 1936.
Une photo de votre humble serviteur du même pont doit dater du tout début du vingt-et-unième siècle, illustrant un billet paru il y a plus de deux ans.

Mais, dans un article du lendemain de celui de Gabrielles blogg, sur le site « Vu de la hune », apparaît une photo de Willy Ronis de… 1936. Eau et ville encore.

Willy Ronis, La Place de la République,
1936 - Capture d’écran

Mais retour à la capitale suédoise, dans le blog de Julia Eriksson cette fois. Là, soudain, la photo d’une rue de Stockholm (quelque part vers Södermalm), me ramène à des temps (relativement) anciens. Coup de blues… Aussi, étrange circonspection… Quoi, je ne pourrais, maintenant, sortir simplement de chez moi et me retrouver là, comme cela m’arrivait alors ?

Capture d’écran - juliaeriksson.se

Quels gens passent, maintenant exactement, que je ne peux approcher, croiser ?
Cette réalité est là, à portée de regard ; la photo date d’il y a quelques jours vraisemblablement (l’article date du 13 mai…) ; elle aurait pu avoir été prise il y a quelques minutes et publiée de suite ; c’est la « magie » des blogs… Semblant d’accès à une autre réalité ; mais en même temps…


Nils Blanchard

samedi 21 mars 2026

Vie d’auteure / fleurs et mots

Textes, mots, éclosent dans des blogs en lien de celui-ci (liste à droite, version ordinateur, etc., etc.)
C’est d’autant plus étrange – j’ai déjà dit, je le sais, que j’envisageais de changer assez vite de métier… – que comme professeur, j’échange de moins en moins de mots avec mes élèves (de plus en plus ont du mal à les comprendre, à les lire, à les écrire…)

Les Lumières de la forêt, 1964 ; illustration :
Marianne Clouzot


Et des rhumes se succèdent, cette année – des grippettes, écrirais-je à Héloïse Combes – en ces temps stakhanoviens où les gens croient de bon ton de partager leurs miasmes.
Et l’hiver qui se prolonge – court redoux qui a bien trompé son monde ; soirées sombres, froides et humides – personnalise comme un rhume dont on sort, soudain, telles les premières anémones des bois qui commencent à joncher les sols des forêts.

Les lumières de la forêt.

Bon, mais Julia Eriksson de titrer son article (en lien, etc.), le 9 mars : « Allt är text / Text är allt » (« Tout est texte / Le texte est tout »). Et là :

« Jag läser en stund på pendeltåget på väg mot kontoret. Strax innan Solna, på sida 94, fastnar jag för några rader.

Eftersom vi förändras under vår existens måste vi ständigt ompröva våra ståndpunkter… Man måste i första hand försöka förstå, endast i andra hand vara kritisk.” »

« Dans le train, en allant au bureau, je lis pendant un moment. Juste avant Solna [eh ! Solna…], page 94, je m’arrête sur quelques lignes.

Vu que nous changeons au cours de notre existence, il convient sans faute de remettre en cause nos points de vue… En premier lieu : essayer de comprendre ; et après seulement être critique. »

Page 94 de quoi, de son manuscrit ? C’est qu’elle écrit plus loin qu’elle a écrit que :

« Äntligen, här kommer det första manusutkastet! »

« Enfin ! La première version du manuscrit est prête ! »

Entendais quelqu’un, dans une radio je crois, peut-être à propos de mythologie, rappeler que certes on peut changer dans l’existence, mais que ce qui rend le changement possible est précisément le maintien d’une certaine identité qui peut l’observer.
Ce n’était pas du tout dit comme ça, mais peu importe.

Les Lumières de la forêt, décembre 2025 ; illustration :
Daniel Nadaud

Plus récemment encore, un article de Gabrielles Blogg, le 13 mars, s’intitule « En kvinna klädd i ord » (« Une femme habillée de mots »). Et cela commence ainsi :

« Häromdan såg jag Nationalmuseums utställning Porträtt (avslutas om några dar). Många mycket fina porträtt. Detta fotografi av Sara Danius hörde till dem jag särskilt fastnade för. Det är en så vacker bild och texten bredvid är också berörande. Det står så här:
Vem om inte Svenska Akademiens ständiga sekreterare bör kläs i ord? Sara Danius bär en klänning som Astrid Ljungberg Järnblad skapat av gulnade sidor ur en äldre utgåva av Svensk ordlista fram till bokstaven J. (...) »

« L'autre jour, j’ai vu au Musée national l’exposition Portraits (qui finit dans quelques jours). Que de beaux portraits ! Un de ceux qui m’a le plus accrochée est une photographie de Sara Danius. C’est une si belle image, avec un commentaire touchant aussi. Je cite :
Qui, sinon la Secrétaire perpétuelle de l’Académie suédoise, pourrait être habillée de mots ? Sara Danius porte une robe créée par Astrid Ljungberg Järnblad à partir de pages jaunie d’une ancienne édition du dictionnaire suédois, jusqu’à la lettre J. (...) »

Pages jaunies ; dorées ? Les lumières de la forêt.

André Dhôtel (retrouvailles avec l’enfance?) ; nouvelle magnifique édition de Fata Morgana, allez (pages 36-37) :

« Parfois la tempête semblait s’éloigner, puis elle revenait en force. Les nuages passaient avec une rapidité folle et la pluie balayait les toits de Bergeloup.
Antoine et Martine, ce matin-là, restèrent longtemps sous le hangar. Leur père prétendait que la forêt écoutait les paroles, mais on ne savait pas s’il prenait très au sérieux ce qu’il disait. En ce jour, c’était la forêt elle-même qui parlait. Que disait-elle ?
Pas un mot qu’on puisse comprendre. C’étaient comme de grands discours menaçants, mais on entendait aussi de temps à autre une sorte de chant très doux qui montait des profondeurs et qui faisait songer à une immense bonté. »

Marianne Clouzot, Jeunesse


Nils Blanchard


Ajout. Il y a, mine de rien (forcément...) une actualité autour d'André Dhôtel qui est loin d'être ridicule. Ainsi a paru ce mois-ci un Matricule des anges (titre étrange) dont il occupe la couverture, avec la reprise d'une belle aquarelle de Julie Faure-Brac.



lundi 16 mars 2026

Vie d’auteure / Romantisme ?

Je ne pensais pas que j’allais donner une suite à ce premier article « Vie d’auteure », à propos d’une blogueuse dont le site est en lien du mien. Mais voilà qu’une autre blogueuse – auteure ? –, elle aussi en lien… évoque un travail littéraire en cours. (Et d'autres encore, on en parlera, sans doute, etc.)

NB - La Hague

Pour Ulrika Nettelblad, cela donnera un roman intitulé Sjukdomen (La Maladie). Pour Julia Eriksson, on n’en sait rien encore, mais il semble que la météo soit très présente dans son travail.
Elle écrit en effet le 18 février 2026 :

« I romantexten jag skriver på inser jag att det är fullt av väderbeskrivningar, karaktärerna har svårt att gå utanför porten utan att jag skildrar den meteorologiska tillvaron och kopplar samman den med deras sinnestillstånd. Förmodligen måste jag stryka hälften (...) »

« Je me rends compte que dans mon roman en cours d’écriture il y a plein de descriptions du temps ; les personnages passent difficilement la porte sans que j’aie décrit l’ambiance météo autour d’eux et que je l’aie reliée à leur état d’esprit. Il faudra sans doute que j’en retire la moitié (…) »

NB - La Hague

Maladie, caprice des éléments… Peut-être voit-on où je veux en venir : n’est-on pas en plein romantisme ; renonciations désespérées et tempêtes…

Dans mon propre blog, j’ai peu parlé de météorologie, si ce n’est pour évoquer des inondations me semble-t-il, ou pour me languir de l’été. Par contre, j’ai entamé une série de billets autour de la tuberculose, ce terrible mal des temps passés, que l’on croise sans cesse, un peu comme on croiserait quelque personne antipathique qu’on ne saurait comment saluer, dans les biographies de peintres, écrivains, au moins jusqu’à l’immédiat après (seconde)- guerre.

Quant aux flashs météo de la radio suédoise…

« På radion säger de att vinterkylan tagit ett grepp om oss. Den ser inte ut att gå någonstans, så långt 10-dygnsprognosen sträcker sig finns den där. Isande och kall, med froströk och ymniga snöfall och även om jag inte älskar just detta arktiska tillstånd så är det något med vädersleksrapporterna som jag alltid gillat. »

« À la radio, ils annoncent qu’on en a pour un certain temps avec le froid. Et ça ne semble déboucher nulle part, en tout cas pour ce qui est des prévisions à dix jours. Glacial et froid, avec du givre et de la neige en abondance ; et même si je n’aime pas précisément cette ambiance arctique, il y a quelque chose avec les bulletins météo que j’ai toujours apprécié. »

J'écoute parfois en boucle P1 à la radio, quand je suis en Suède. Ou est-ce sur P2 ou P3 ? Arrive, vers le soir, une voix d’homme le plus souvent, qui entame une longue déclinaison de forces du vent, pluies voire températures à tel ou tel lieu d’une carte marine à laquelle, moi non plus, je ne connais pas grand-chose.

NB - La Hague

La voix prend parfois un ton las ; des soupirs ne sont pas forcément retenus. C’est que les informations sont monotones, mais on imagine qu’elles ont de l’importance pour ceux qui les guettent dans leur bateau, à tel ou tel lieu maritime plus ou moins éloigné du littoral qu’eux connaissent. On peut imaginer plein d’histoires sur les gens de ces bateaux, grands cargos ou petits voiliers ; plutôt petits voiliers – on imagine que les grands navires n’ont pas besoin d’ondes nationales…
Les mots se succèdent en boucle, on n’y prend plus garde. Quelques sonorités, en effet, émergent.

Puis au bout d’un moment on coupe, si ça ne passe pas à autre chose.
N'est-ce pas du reste un peu le propre de notre époque ?


Nils Blanchard


P.-S. : Appris, un peu par hasard et avec tristesse, la mort de Jean-Loup Trassard, dont il a été un peu question ici. Je serais revenu, je reviendrai à lui, au fil de mes lectures. C’est une belle maison d’édition, Le temps qu’il fait – on parlait de météorologie –, qui éditait plusieurs de ses ouvrages (il côtoyait en ces éditions Henri Thomas, André Dhôtel, Alain Galan… d’autres encore… du très beau monde pour moi).
Il est mort en janvier, à Ernée, un coin de la Mayenne que je connais un peu, beaucoup… vaguement, comme dirait l’autre (cf. index à droite de l’écran… version ordinateur. Etc.)

samedi 7 mars 2026

Fleurs / Décalage – Une cinquième saison

C'est Alain Souchon qui chantait – qui chante peut-être toujours ? – « J’aurais mis des p’tits brins d’bruyère sur ton coeur / Toi qui trouves que pour un garçon / J’aime trop les fleurs ».
C’est dans la chanson Portbail, qui parle aussi, d’une maison dans le Cotentin.
Eh, les maisons, à nouveau…

Henri Lebasque, Jeune fille au collier de fleurs,
vers 1914 - Capture d'écran 

Récemment, quelqu’un de cueillir une première anémone des bois de l’année. (En vitsippa.) Et pourquoi je pense à tout ça ? J’attends l’été, encore, bien sûr…

Envie de sortir de cet hiver trumpien – le coup d’éclat permanent –, et pas que…
Mais c’est que les fleurs peuvent aussi inquiéter ; ainsi de ces Vanités, ces bouquets de fleurs qui marquent, en le fixant, le passage du temps. Savery en a laissé plusieurs ; l’un est dans le livre de Martin Fahlén ; pas le même – mais ressemblant – que celui-ci :

Roelandt Savery, Bouquet de fleurs,
Musée des Beaux-Arts de Lille, Wikipedia

Attention aussi, une première fleur n’est pas l’explosion du printemps. Mais cette saison entre l’hiver et le printemps donne la sensation d’un décalage. Or après tout, mars est le mois de la guerre ; qu’est-ce qui peut alors tant nous étonner dans les conflits actuels ?

De nouvelles alliances ?
Article dans le Göteborgs Posten (de Wiktor Nummelin et TT) sur la visite d’E. Macron à l’Arsenal de Brest. À aucun moment il n’est question là d’OTAN, d’Union européenne, comme s’il s’agissait d’ustensiles poussiéreux qu’on garde au fond d’un placard.

« Allt är en del av en ny kärnvapenstrategi som håller på att utvecklas, i ljuset av Rysslands krig i Ukraina.
– Vi måste se vår avskräckningsstrategi mot bakgrund av hela den europeiska kontinenten – med skapande av vad jag kallar en ”avancerad avskräckning”, säger Macron.
I den ingår bland annat möjligheten för ”europeiska allierade” – däribland länder som Sverige, Danmark, Polen, Belgien och Nederländerna – att delta i övandet av den franska ”avskräckningsförmågan". »

« Tout ceci fait partie d’une nouvelle stratégie nucléaire qui se déploie, à la lumière de la guerre russe en Ukraine.
– Nous devons voir notre stratégie de dissuasion dans le contexte de tout le continent européen – en formant ce que j’appelle une ”dissuasion avancée”, dit Macron.
En fait partie la possibilité pour des alliés européens – parmi lesquels la Suède, le Danemark, la Pologne, la Belgique et les Pays-Bas – de prendre part à la capacité française de dissuasion". »

(En tout, huit pays, puisque s’y ajoutent le Royaume-Uni et l’Allemagne.)

Jeune homme en mars (sans auteur)
- Capture d’écran

Décalage ; sentiment de ne pas être en situation connue.
Retour à Albert Camus… N’est-on pas dans cette situation, somme toute, depuis les évolutions de la Seconde Guerre mondiale – Shoah et massacres de masse technologiques (bombardements…), parmi ces bombardements : l’usage de l’arme atomique ?

Julia Eriksson, pour en revenir à des sujets plus ciel à ciel, évoque il y a quelques jours une cinquième saison :

« Det är den första mars och utanför fönstret har snön smält bort (…) En ny period har sakta börjat att ta vid, men nu gäller det att vara försiktig. Det är en styggelse att räkna med vår i mars, det gör en bara besviken. Än är det långt kvar, men i ett försök att blidka mig själv har jag valt att tänka på den här perioden som den femte säsongen: vårvinter. »

« On est au premier mars et la neige a fondu au dehors (…) Prudemment, une nouvelle saison commence, mais il faut être prudent. C’est une erreur de compter sur le printemps dès mars, et ça ne peut qu’amener de la déception. Il faut encore attendre, mais pour m’y résoudre, j’ai choisi de considérer qu’il y avait une cinquième saison : le printhiver. »


Moi de la guerre donc, et des maladies ? Tuberculose, pneumonies ; rhumes divers chopés ou transmis par les imprudents (et jusqu’en avril, ne te découvre pas d’un fil…)

Et les filles d’avril (texte de Souchon encore, mais là, c’est Voulzy qui chante…) Qui, par ailleurs, a chanté Le pouvoir des fleurs…

Et la paix. Dans l’album Lys and love… « La neuvième croisade. » Allez !

La paix !

 
Nils Blanchard


Triche ; rajout d'étiquettes du dernier billet : antisémitisme, Iran, Israël, États-Unis.  

mercredi 21 janvier 2026

S’il n’y avait pas l’ordinateur

Étrange article, par son aspect ordinaire, peut-être… mais il y a autre chose, on va voir… sur le blog de Julia Eriksson (en lien de celui-ci, cliquer, à droite, liste des blogs, version ordinateur, etc.), blog que j’hésite à maintenir dans ma liste.

Carl Stefan Bennet, Stockholm - Capture d’écran

 On y trouve parfois de fort belles photos – prises de smartphone que je me refuse toujours à utiliser –, notamment du côté de quartiers de Stockholm où j’ai à peu près vécu, que je revois avec plaisir, et un certain serrement de cœur.
Parfois, plus rarement, des réflexions intéressantes.

Là, le premier novembre, deux photos d’un appartement suédois somme toute assez typique, si ce n’est – ou tout aussi bien parce que – que pas un grain de poussière n’affleure où que ce soit.

Blog de Julia Eriksson, capture d’écran


À y regarder de plus près, on est étonné par un côté années 70 de l’ensemble, et partant, d’une certaine intemporalité. Mes grand-parents auraient pu vivre là, il y a plus de cinquante ans. Telle autre personne, il y a plus de trente ans. Une autre encore il y a bien plus longtemps encore peut-être.
À une époque, peut-être même, où l’on pensait peu au réchauffement climatique, que le bon Trump – Harry Pottrump – et ses sbires croient avoir effacé d’un coup de baguette magique, tellement ils sont…)

Ceci, en tout cas, s’il n’y avait cet ordinateur portable, posé sur la table. Il n’a sûrement pas été laissé là, pour la photo, par hasard.
Est-ce une façon de montrer que le travail s’invite dans la vie intime ? Qu’on est une personne performante ? Je ferai crédit à la blogueuse de ne pas s’abaisser à une telle vulgarité.
Peut-être veut-on montrer alors que l’instrument du blog est là, prêt à servir encore.
Une sorte d’à suivre.

Peut-on imaginer que dans quelques années, décennies, un même intérieur puisse être débarrassé de cet ustensile ? Que l’époque numérique, un jour, finisse ?

Carl Stefan Bennet, intérieur, 1870 - Nationalmuseum, capture d’écran

Pour le reste – allez-y voir ; c’est peut-être un peu comme regarder à travers une fenêtre… – le texte décrit un couple qui s’installe ensemble, dans un nouvel appartement ; les habitudes qui se frottent.
Un commentaire anonyme (ça, c’est très années 2020!) remarque judicieusement que ces paragraphes sont bien troussés (je résume…)

L'article s’intitule « En etta, vi två » (« Un studio, nous deux »). Peut-être aurait-il été plus intéressant d’avoir un titre du genre : « En femma, vi sex. » (« Un cinq pièces, nous six. ») Mettons… deux femmes vivant avec quatre hommes, ou deux hommes avec quatre femmes…
En familistère sexuel.
Pardon, je divague. Enfin non, d’ailleurs.


Nils Blanchard


Ajout d'étiquettes du dernier billet: Genèse, André Dhôtel, combat, Rosemary Ellen Guiley.

samedi 4 janvier 2025

Revenons-en un peu à Martin Fahlén, Roelandt Savery, et la dé-coïncidence

Il y a quelque temps déjà, Patrick Pluen, dhôtelien aguerri, m’a envoyé sur Le tableau de Savery les commentaires transcrits ci-dessous (NB).


Le thème de la dé-coïncidence (développé par François Jullien) s’applique bien, peut donner une grille de lecture, au Tableau de Savery.

L'auteur apparaît en effet fasciné depuis son enfance par ce tableau, au point d’y vivre en quelque sorte : Si mes parents se mettaient à parler français, alors je me retrouvais dans la partie sombre de la peinture […] S’il était joyeux, j’étais alors avec les hérons qui s’élevaient vers les nues. (p.7) ; et plus loin : Le tableau, la chambre, le jardin étaient exactement comme des poupées gigognes qui s'emboîtent les unes dans les autres pour ne faire qu’un. (p.75) Il y a adéquation, fusion, coïncidence donc, entre l’auteur, le tableau, la maison…
Le paroxysme de l’adéquation me semble atteint lors de la fabrication du cadre avec son père : encadrer, maîtriser, posséder, délimiter… En même temps, l’auteur cite une phrase du père qui correspond bien au tableau : Ce qui n’est pas légèrement difforme a l’air insensible ; d’où il suit que l’irrégularité, c’est-à-dire l’inattendu, la surprise, l’étonnement sont une partie essentielle et la caractéristique de la beauté. (p.79) Le potentiel de la dé-coïncidence, du descellement est déjà là, mais pas encore intégré par l’auteur ?



Le tableau est près de la perfection, dont les proportions s’approchent du nombre d’or (p.89).
Si le tableau est vendu, la coïncidence subsiste, et le tableau finit par retrouver l’auteur par un hasard inconcevable (p.102). Mais cependant ses animaux ne bougeaient plus, ne me regardaient plus comme autrefois… le tableau était un ami mort. (p.107) Comme le souligne François Jullien, trop d’adéquation mène à la stérilité.
Et survient alors une fissure dans le cadre (p.110-111), le signe d’une séparation, le début d’autre chose en même temps... Je devinai ce qui m’avait empêché d’avancer, et en me libérant… j’allais vers de nouvelles perspectives. L’auteur quitte la fusion, désadhère du tableau, accède à la vie…

Ce en quoi on retrouve ce qu’écrit François Jullien : « De ce qu’une fêlure s’esquisse dans l’ajointement des choses, ou plutôt de ce que cet ajointement attendu, fonctionnel, incidemment se défait, de ce qu’un écart se dessine et, par-là, de ce qu’une adaptation est perdue, une adéquation révolue, quelque chose d’inouï, d’inédit, subrepticement émerge : quelque chose qui n’a pas encore de nom peut commencer de se détacher,  peut commencer de s’extraire de l’indéfini des possibles,  de prendre pied dans l’effectif et d’exister.
Seule une décoïncidence, désolidarisant le soi de cette coïncidence avec soi, peut sauver ce soi promis sinon à l’inertie. Vie du sujet qui, coïncidant avec soi-même comme avec son monde, en suivant le train conforme de sa vie, laisse sa vie s’enliser. »

Version originale du Tableau de Savery.


Patrick Pluen


Triche... - Ajout d’étiquettes du dernier article : Cernay, Julia Eriksson, Helsinki, Finlande. Et du billet du 9 décembre dernier : Notre-Dame de Paris... 

               - Et très bonne année 2025 !

(NB)

samedi 16 novembre 2024

Nostalgie ? Again ?

Est-ce vraiment de la nostalgie ? Qu’est-ce que la nostalgie ? Un précédent billet de ce blog, le 16 septembre dernier, faisait allusion à une amie retrouvée par la blogueuse Sandra Holmqvist

NB - église de Laroche – Saint-Cydroine


On retrouve quelque chose d’un peu similaire – mais la réaction est différente – dans celui de Julia Eriksson le 4 novembre dernier ; ça se passe chez un marchand de couleurs à Stockholm :

« (...) och så plötsligt i gången står ett bekant ansikte från förr. ”Men, det är ju du”, säger hon. ”Det är ju du!”, svarar jag. Vi möts i en kram och jag tänker att det måste vara tio år sedan sist och vi pratar ikapp i väntan på att nummertavlan ska ropa ut våra siffror och hon ska måla om sitt kök och jo, jag bor här nu, bara några kvarter bort och vi båda har lämnat hemstaden, ungdomen, spårvagnarna och våra gemensamma nämnare bakom oss. Blivit några andra men ändå så mycket samma. »

« (...) et soudain, dans le passage : un visage connu du passé. ”Mais c’est bien toi”, dit-elle. C’est bien toi !”, je réponds. Nous nous étreignons, lors que je songe que ça doit faire dix ans la dernière fois, et nous parlons sans nous arrêter en attendant que nos numéros d’attente soient appelés ; elle va rependre sa cuisine, et oui, j’habite ici maintenant, à quelques rues seulement ; toutes deux avons laissé derrière nous la ville d’origine, la jeunesse, les tramways, ce qui nous rassemblait. Devenues des autres personnes et cependant tellement les mêmes. »

NB – église de Chassericourt


En l’occurrence : intrusion du passé dans la vie quotidienne. Mais ce passé peut être aussi un refuge savamment recherché, entretenu – ravivé ? – :

« Där [vid kvällsöppna museet] vandrar jag sedan i tystnad bland färgstarka tavlor, låter mig sköljas av expressionismens uttryck, fäster blicken på en annan tid, betraktar den med ögonen och magen, andas långsamt och tar in. »

« Là [dans un musée ouvert le soir] j’évolue ensuite en silence entre les tableaux aux couleurs vives, me laisse emporter par l’impressionnisme, porte le regard dans un autre temps, le contemple avec les yeux, le ventre, respire lentement et y adhère. »

NB – église de Chassericourt


C'est ce que je fais bien différemment lors de traversées assez régulières de la France ces derniers temps. Aux confins de l’Aube et de la Haute-Marne, il y a une multitude de plus ou moins petites églises à visiter, quand elles sont ouvertes. Deux ou trois kilomètres – un peu plus ? – de détour pour aller en chercher une ; on hésite… On y va ?

NB - église de Vallentigny


On se retrouve soudain comme dans un autre monde. Une dame arrange des fleurs sur des tombes à proximité – sourire discret ; qu’est-ce que vient faire cet homme plus ou moins entre deux âges, peut-elle se demander, là ? Un prêtre ? Un pilleur ? Quelqu’un qui a des origines par ici ?
Un touriste, un curieux ? Un badaud… Il y en a si peu.

Des tableaux sont mités, on marche sur une tombe.
Proportions, lumières ; çà et là des traces de fragilité.
Çà et là des morceaux d’anciennes fresques médiévales qui resurgissent. Mais elles se confondraient presque avec l’humidité qui ronge aussi ces édifices pas toujours assez entretenus, même si on devine – grillages métalliques – une volonté de les aérer.


NB - église de Vallentigny


Parties du XIIIème siècle, du XIVème. Beaucoup de choses héritées du XVIème siècle dans cette région…
Et le XVIIIème siècle est intervenu, avec ses maître-autels notamment. Des angelots parfois étrangement maladroits dans le dessin de leurs visages.


NB - église d'Outines. Style Louis XIV, ce retable d'autel. 


Équilibre somme toute précaire dans une calme résistance au temps.


Nils Blanchard


Et puis… L’article d’Adam Cwejman, pour rappel, à propos de l’élection de D. Trump (le 6 novembre dernier, dans le Göteborgs Posten) mentionnait une opposition entre villes et campagnes : « Ju mer innerstadsväljarens föreställningsvärld dominerar politiken, ju mindre blir stödet utanför bubblan. » (« Plus les représentants des centres urbains dominent la politique, plus faible est leur prégnance en dehors de leur bulle. ») Mais il faut y regarder de plus près : il semble que les trumpistes aient fait des progrès aussi dans les villes… Alors ?
J'essayais de faire montre d’un certain optimisme. Mais j'ai vu (sur internet, sur je ne sais quelle chaîne publique française) une partie de reportage montrant des partisans de l’ancien/futur président défiler en files de « panzers » dans la campagne de je ne sais quel État. (Je suis peu précis, me dira-t-on. Peu importe.) Impression qu’a retrouvée en moi cette visualisation – je ne crois pas qu’il y avait un quelconque montage, une quelconque falsification. Quelque chose de proprement infernal – et on reviendra à l’enfer… – rappelant un peu le début du roman Le retour du gang de la clé à molette (Edward Abbey)…
Quatre ans, quand même, ce sera long.

L'ancien/futur président… Ancien/futur, décidément… Les deux sont liés mais ces gens, brûlant leur essence peut-être schisteuse dans leurs « panzers » rejettent ce lien. Ils croient se ruer dans le futur par peur du passé ; ils détruisent la vie par peur de la mort.

(À suivre ?)

NB

jeudi 17 octobre 2024

Forêt, archipel – combat ?

On est dans un temps où exercer un métier doit s’accompagner de brassage d’air (publicité – « communication » –, travail en commun, que sais-je…)

Björn Ahlgrensson, capture d’écran


Même dans des secteurs qui n’ont rien à voir avec le « profit à tout prix », la « performance affichée », voire qui devraient leur tourner le dos, on nous annone les leçons de petits manuels de management. Or ne serait-il pas temps de sérieusement remettre à leur place les gredins « spécialistes » de la chose  qui mènent notre pays non seulement à la ruine – ils l’avouent benoîtement eux-mêmes –, mais pire, à la vulgarité intellectuelle, à la destruction (répandons l’énergie atomique, continuons à susciter la croissance économique, autorisons des agriculteurs à répandre toujours plus de pesticides, etc.)


Björn Ahlgrensson, capture d’écran


Héloïse Combes – revenez quelques billets en arrière, cliquez, cliquez, foncez, FONCEZ ! – est en première ligne.
Ne supportant pas les ondes électriques – mais aussi une certaine fuite en avant du troupeau derrière les gredins évoqués plus haut – elle vit en zone blanche forestière dans les Cévennes. La vie n’est pas toujours tendre dans de telles conditions ; elle rend coup pour coup. C’est dans La tombée des nues, un magnifique poème du recueil L’embrasement des siècles, qui commence sur un ton comme dhôtelien (non!?) :

« Y a-t-il encore un dieu si
L
es gosses des rues
Ne lancent plus vers lui
La neige des trottoirs »

Quelques strophes plus loin :

« Je vais te dire frère
Tu trembles face à toi-même
Tu vacilles quand tu vois l’ange
Dans le miroir

Tu colmates les brèches de ton jardin
Au cas où quelque myosotis porteur de vérité
Te boufferait les yeux

(...) 

Ne me plains pas frère anesthésié
J'aime mieux pleurer avec les arbres
Caresser la peau de la terre hérissée d’effroi
Que tâter de ton funeste confort »


Björn Ahlgrensson, capture d’écran


 Bon, mais il y a ce blog d’une Stockholmoise, en lien de celui-ci ; Julia Eriksson.
Étrange lien, avec mon passé ; une autre vie. Et avec mon présent. Elle parle d’archipel en Suède, dans les couleurs d’automne ; y partir quelques jours, y écrire. Ou en tout lieu où l'on se donne l'impression d'être hors de portée de... gredins. 
Je devrais y être bientôt aussi.

« I två dagar ska jag vara på en ö och skriva, slå mig ner bland orden för att stanna kvar och när skepsisen tar över kommer jag att vända mig till mitt sällskap och fråga om vi inte ska ta en paus, om hon inte också vill sträcka på benen en stund. Allting medan hösten hummar sin stilla melodi där utanför. »

« Deux jours durant, je serai sur une île pour écrire, me poser et me retrouver parmi les mots, et quand le doute sera trop fort, je me tournerai vers mon accompagnatrice pour lui proposer une pause ; n’aura-t-elle pas envie elle aussi de se dégourdir les jambes un moment ? Tout ça lors que l’automne fredonne sa mélodie tranquille au-dehors. »


Nils Blanchard

lundi 5 août 2024

Fin juillet, début août / Modiano, etc.

Je parlais au dernier billet, à propos d’une marche dans le Jura, de sensation d’affolement. Depuis, très vite, comme s’il fallait forcément aller si vite pendant les vacances, passé quelques jours à Angers. Déjà « rentré » – où est chez moi ? – après cinq heures de train.

NB - été 2024

Accueilli par le chat vaguement SDF. C’est comme s’il me guettait, qu’il voulait s’assurer que j’étais bien rentré.

Ces heures de train m’ont permis de finir la lecture de Rue des Boutiques Obscures, de Modiano – au moins un prix Nobel français pas trop dominicain (vous savez, cet ordre très en pointe dans l’Inquisition…) –, et surtout, quand même, un très grand écrivain.
Je l’avais emmené (et commencé) pendant ma marche jurassienne.

Il y est question d’un roi de Suède au détour d’un méandre de passé plus ou moins rapiécé du narrateur. Mais il est surtout question de mémoire.

Couverture : Pierre Le-Tan


Le narrateur, amnésique, est en quête de son passé, de fait de son identité, au sens d’abord administratif du terme : son nom, sa nationalité, jusqu’à son image en photographie lui sont problématiques.
Vers la fin du livre, on lit (page 238) :

« Jusque là, tout m’a semblé si chaotique, si morcelé… Des lambeaux, des bribes de quelque chose, me revenaient brusquement au fil de mes recherches… Mais après tout, c’est peut-être ça, une vie…
Est-ce qu’il s’agit bien de la mienne ? Ou de celle d’un autre dans laquelle je me suis glissé ? »

Le vague historien que j’ai pu être dans mon étude d’Elmar Krusman sait de quoi il est question là. (Et on verra encore peut-être cela dans un livre qui pourrait paraître prochainement…) Qui plus est : il s’agit dans Rue des Boutiques Obscures de s’étudier soi-même ; grand Dieu…

Ah, mais Botteghe oscure (Boutiques obscures), c’est aussi le nom d’une revue, fondée et dirigée par Marguerite Caetani, dans laquelle a écrit, entre autres, André Dhôtel (25 grosses livraisons du printemps 1948 au printemps 1960 ; Dhôtel y ayant publié neuf textes). On y lisait des textes en anglais, français, italien… (Je tiens ces renseignements d’un texte d’Emmanuel d’Yvoire, Cahier 10 de La Route inconnue, 2012…) On y reviendra, etc.

(Capture d'écran)


La fin du roman de Modiano se passe en partie en montagne ; Megève… On n’est pas loin du Jura, d’autant plus qu’il y a une affaire de guerre, de passeurs ; vous verrez, articles à suivre…

Mais, « rentré » donc après quelques heures de train, je lis l’article du 31 juillet de Julia Eriksson (blog en lien de celui-ci, etc.) ; elle rentrait alors d’un voyage de trente heures de train, de Biarritz :

« Dagstidningarna har tagit över hallmattan och den stora väskan hinner knappt packas upp förrän den ska fyllas igen. Jag lägger fram allting i högar på bordet. (…) Två veckor av semester har fått huvudet att börja spinna. Jag funderar på vad jag vill göra och vem jag vill vara. Ifrågasätter om jag tappat en del av min kreativitet under våren (…) »

« Les journaux jonchent le sol de l’entrée et j’aurai du mal à pouvoir vider le grand sac avant de le remplir à nouveau. Je dépose tout en piles sur la table. (…) Ma tête tourne après deux semaines de vacances : n’aurais-je pas perdu une partie de ma créativité au printemps ? Je réfléchis sur ce que je veux faire, sur qui je v'eux être (…) »

Moi, mon appartement n’a pas été rangé depuis la fin de la dernière année scolaire et universitaire.
Ai-je perdu une partie de ma créativité au printemps, ou à un autre moment ? Je ne sais… Mais il ne me faut pas confondre amoncellement et création… sans quoi, chassé de mon propre logis par mon désordre, j’irai rejoindre le chat dans les rues d’été…


Nils Blanchard

jeudi 4 juillet 2024

K(allocaïne), vent de France, publicité – points de chute ?

Vers le début du roman Kallocaïne, de Karin Boye (traduit par Leo Dhayer), le narrateur surprend une faille dans le fonctionnement de l’« État mondial ». Plus exactement, une femme semble détachée (mais subtilement) des danses et festivités de groupe.

Une édition allemande

« Elle (…) semblait d’une certaine manière dissociée de la liesse générale. J’ignore comment je m’en suis aperçu, et j’aurais été incapable de le prouver, puisqu’elle ne cessait de participer, de se mouvoir en rythme dans les défilés, d’acquiescer aux discours des intervenants, de crier les slogans repris en chœur. J’avais pourtant l’impression qu’elle agissait de manière mécanique, qu’elle ne se laissait pas transporter par la collective vague libératrice, qu’elle s’en tenait même subtilement à l’écart, qu’elle ne s’investissait pas vraiment dans ses gestes et ses paroles. »

On comprendra que cette femme, sans s’exprimer en rien, n’approuve pas suffisamment une certaine logique d’État. Et cela devrait attirer sur elle l’œil perspicace de contrôleurs, voire de dénonciateurs.

Cette dystopie a été publiée en Suède à l’automne 1940. Son auteure se suicide au printemps 1941. La Suède, à l’automne 1940 (on est à l’époque encore du pacte germano-soviétique) parvient à se maintenir hors de la guerre non sans compromissions à la fois envers l’URSS qui a attaqué la Finlande qu’envers l’Allemagne nazie qui s’en est prise aux autres pays scandinaves. Dans le roman, l’« État mondial » peut faire penser à un hydre de pays nazi (on y a guère de compassion pour les gens jugés faibles) et soviétique (les modes de vie sont uniformisés, entièrement voués à la réussite des plans d’État). Toute déviance est traquée… Les gens s’appellent entre eux « camarade-soldat ».
Mais dire qu’au temps de Karin Boye, il n’était pas encore question d’intelligence artificielle, ni de "réseaux sociaux" !

Une édition française


Je change de sujet, peut-être : on entend parler d’un « vent de France » sur le blog de Thomas Nydahl, le 1er juillet dernier, que l’auteur ramène en fait à une bourrasque plus européenne.
Le même jour, le blogueur reprend un texte déjà paru (quand ? Ce n’est pas précisé), à propos d’une anthologie de textes de 1941 : I angeläget ärende (En cas d’urgence).
Il y cite notamment Eyvind Johnson :

« De flesta av riksdagsledamöterna tycker kanske om tryckfrihet, har i alla fall inte något särskilt emot den (…) Riksdagen är vår demokratis viktigaste institution, på den vilar eller borde vår trygghet vila. Saken är emellertid den att riksdagen vid kritiska tillfällen hade för många fega, undfallande, strykrädda eller enkelt funtade och hotfullt informerade ledamöter, och det var otur. (…) Den genanta fläcken (…) kommer dock att skönjas och (…) att lukta lite granna. »

« La plupart des parlementaires apprécient peut-être la liberté de la presse, ou du moins n’ont rien de particulier contre elle (…) Le Riksdag est l’institution la plus importante de notre démocratie, c’est sur lui que repose ou devrait reposer notre sécurité. Et cependant, le fait est bien qu’à des moments critiques, le Parlement a compté trop de lâches, d’évasifs, de pusillanimes, de simples d’esprit parmi ses membres, ou simplement d’habiles et informés malintentionnés, et c’était dommage. (…) Cette tache embarrassante sera toujours et (…) sentira un peu le renfermé. »


NB - Le Rhin, été 2024


À nouveau : je rebondis aussi sur le blog de Julia Eriksson (le 27 juin, en lien…) qui balance quelques instants à se laisser séduire par une publicité pour un soin des cils… On est loin a priori de propagande et d’élections. Mais, finalement :

« Med ett tvekande finger stänger jag fliken till ögonfransbehandlingen, öppnar min bankapp istället och för över 700 kronor till sparkontot som är märkt ”sommarhus” och det är skrattretande långt kvar till något som ens har fyra väggar och ett tak, men jag kan ju alltid drömma. »

« D'un doigt hésitant, je ferme l’onglet ouvrant aux soin des cils, ouvre à la place l’application de ma banque et transfère 700 couronnes sur le compte d’épargne intitulé "maison d’été" et il y a encore un chemin comiquement long à parcourir avant d’arriver à quelque chose qui ait quatre murs et un toit, mais je peux bien rêver. »

On en revient aux maisons, destinations secondaires ; points de chute d’une certaine réalité ?


Nils Blanchard

samedi 22 juin 2024

24 minutes

Quand on a l’impression que le monde s’est écroulé, une solution parmi d’autres : aller regarder ce qui se passe sur les blogs suédois en lien de celui-ci (plutôt vers le bas de la liste…), en l’occurrence celui de Julia Eriksson.

NB - soir de juin

En rentrant d’une bonne semaine de travail – elle raconte ça le 14 juin dernier –, il peut lui arriver de faire un petit somme le vendredi en début de soirée. 24 minutes.
Elle tente d’écouter (quelle idée!) quelque artiste de musique moderne (si, j’ai été voir aussi, du coup, celui qu’elle évoque. Grand Dieu…) et a cette réaction somme toute aussi saine que celle des 24 minutes :

« (...) vilket får mig att känna ett instinktivt nej till all modern musik och istället vända mig till Shostakovich. »

« (...) ce qui entraîne chez moi un non instinctif à toute musique moderne pour me tourner en revanche vers Chostakovitch. »

Bon, j’avoue : j’ai essayé de forcer un peu le destin : cherché un morceau de Chostakovitch qui aurait duré 24 minutes (sur internet – où il n’y a pas que réseaux sociaux et faquineries). Pas trouvé ; tombé en revanche sur les Vingt-quatre préludes et fugues, opus 34.

NB - soir de juin


Puis il est question d’un dîner préparé un peu à tâtons, parce qu’on est seule ; peu après vingt heures (c’est tard, pour une Suédoise – c’est mon heure), puis de la visite à une boîte mail :

« (...) technoevent som jag självklart inte kommer att gå på, det var många år sedan jag gick på den typen av fester och ändå har jag inte kommit mig för att ta bort min epostadress från utskicken, förmodligen av samma anledning som anteckningsböckerna ligger kvar i hurtsen, för känslan av att det kanske finns något där och om jag en dag plötsligt skulle vilja så har jag det åtminstone någorlunda inom räckhåll. »

« (...) une soirée techno à laquelle je n’irai évidemment pas, ça fait déjà plusieurs années que je ne vais plus à ce genre de fêtes et cependant je ne me suis pas résolue à me désabonner de ces milieux, probablement de la même manière que des carnets traînent encore dans les tiroirs, parce que j’ai le sentiment que quelque chose pourrait s’y trouver, que je les aurai à portée de main si l’envie me prend un jour d’y jeter un coup d’œil. »

Eh, moi aussi j’ai des carnets, des cahiers qui s’empilent ; des pages… Pas loin… derrière un mur de désordre ; de temps.

Et de l’époque d’avant, que restera-t-il ? (Outre mes carnets…) Pour l’heure :

« Utanför fönstret har solen sakta börjat sjunka och ett varmt ljus spiller in i lägenheten, i spellistan har Shostakovich bytts mot Sibelius (…) »

« Par la fenêtre le soleil a commencé de baisser et une lumière chaude se répand dans l’appartement, sur la playlist Chostakovitch a été remplacé par Sibelius (…) »

NB - soir de juin



Nils Blanchard

Arch(r’)ives / On me dira…

Déménagement de galerie d’artiste – une emmerdeuse, certes… –, inventaire de bibliothèque d’écrivain… Ça, on jette, tu prends ? Eh, bon an m...