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mercredi 2 avril 2025

Deux éditions / Le contemporain capital

On a vu que paraîtra bientôt en Suède – et on en reparlera peut-être – une nouvelle édition des Liaisons dangereuses. D’autres époques et styles, l’été dernier (il faut que je me dépêche, on est déjà au printemps…) ont paru les traductions de Guerre de Céline et de La Porte étroite de Gide.



Ces deux-là ont des liens. Céline (1894-1961), pour certains, dispute à Gide (1869-1951) la renommée de « contemporain capital » (expression d’André Rouveyre).
Les deux hommes, aussi, ont fait leur voyage (sans complaisance) en Russie, à l’été 1936 pour Gide, septembre 1936 pour Céline ; à quelques jours près, ils auraient pu s'y croiser. On reviendra peut-être là-dessus aussi.

Puisqu’il est question de Russie, Bernur (Björn Kohlström) de remarquer sur son blog le 20 août (2024) :

« I maj 2022 utkom en av dem, Krig, strax efter invasionen i Ukraina, och den har nu översatts av Kristoffer Leandoer, som i förordet drar paralleller till krigsutbrottet i Ukraina. I synnerhet eftersom kriget där förs med metoder som vore de hämtade från det första världskrig som Céline skrev om, drygt hundra år bakåt i tiden. »

« En mai 2022 est sorti l’un d’eux [des inédits retrouvés de Céline], Guerre, juste après l’invasion de l’Ukraine, et il est maintenant traduit par Kristoffer Leandoer, qui dans son avant-propos, dresse des parallèles avec le déclenchement de la guerre en Ukraine. Cela, particulièrement du fait que ce conflit emprunte certaines méthodes de la Première Guerre, sur laquelle Céline a écrit, et qui eut lieu largement un siècle avant. »

Jean-Gabriel Daragnès (ami de Céline), croquis, Paris – Capture d’écran


Dans son billet, Bernur dresse des parallèles inattendus :

« Det här är en roman som är grov i både språk och innehåll. När jag läser den förstår jag precis vad det var som grep tag i mig när jag läste honom förr: en besynnerlig energi uppstår när de moraliska trösklarna har slipats ned. Han har också en humor som ler lika sinistert som Chesirekatten i Alice i Underlandet: när du uppfattar leendet har det upplösts i sitt eget mörker.
(...) [Comparaison à Michel Houellebecq…] Céline är helt enkelt mer konsekvent i sina fördomar, sin misogyni och misantropi. Du kanske undrar: varför ska jag läsa en sådan författare, när världen ser ut som den gör? Det är väl snarare så att det är just för att världen ser ut så här – ond, egoistisk, krigisk – som det finns anledning att läsa författare som inte förnekar detta, som i stället ser vår värld rakt i ögonen och förmedlar dess budskap till oss. »

« On a là un roman brut, dans sa langue comme dans son histoire. En le lisant, je comprends précisément ce qui m’avait saisi quand j’avais lu Céline autrefois : une énergie particulière surgit à partir du moment où les limites morales se sont effacées. Puis il a un humour qui rend un sourire aussi sinistre que celui du chat du Cheshire dans Alice au pays des merveilles : au moment où tu le vois, il s’est dissous dans sa propre obscurité.
(...) [Comparaison à Michel Houellebecq…] Céline est simplement plus cohérent dans ses préjugés, sa misogynie et sa misanthropie. Alors, tu te demandes peut-être : pourquoi lire un tel auteur, lors que le monde est ce qu’il est ? Et c’est précisément parce que le monde est comme il est – mauvais, égoïste, belliqueux – qu’il y a des raisons de lire des auteurs qui ne sont pas dans le déni, qui au contraire le regardent droit dans les yeux et nous transmettent son message. »

Jean-Gabriel Daragnès (ami de Céline), croquis – Capture d’écran


Pour ce qui est de Gide, il s’agit d’une vieille traduction de 1920 (un siècle, décidément) de Harald Heyman, de La Porte étroite, roman qui date lui-même de 1909. Bernur évoque sa réédition dans un billet du 27 août (2024), et le présente d’emblée comme un chef-d’œuvre.
Là encore, parallèles singuliers :

« Att läsa Gide är nästan lika omtumlande som att läsa Virginia Woolf eller William Faulkner. Åtminstone i den här relativt korta romanen, som behåller sin koncentration på den lycksaligt olyckliga kärleken.
(...) Erik Bergqvist [uppehåller sig] vid Gides åtskillnad mellan den vi är och den vi utger oss vara, och att det är där hans estetik finner sin laddning. »

« Lire Gide est presque aussi bouleversant que lire Virginia Woolf ou William Faulkner. Tout au moins dans ce relativement court roman, qui se focalise sur les jours heureux de l’amour malheureux.
Erik Berqvist [préfacier] d’insister sur la distinction faite par Gide entre ce que nous sommes et ce que nous passons pour être, et que c’est là que son esthétique puise sa force. »

Jean-Gabriel Daragnès (ami de Céline), Présence de Paris, 1937 – Capture d’écran

Bizarrement, j’ai acheté mon exemplaire de La Porte étroite (en français) chez un bouquiniste de Karlshamn, alors que je n’achète quasiment jamais de livres français en Suède, bien logiquement du reste.
Dedans, il y avait une publicité de 1959, de je ne sais quelle revue suédoise, pour des publications francophones à venir. Je m’étais dit que j’en ferais mon miel, mais je l’ai évidemment égarée.
On en reparlera peut-être, si je la retrouve…


Nils Blanchard


Et puis. Poutine n’a sans doute pas l’humour du chat du Cheshire, mais il ne manque pas complètement de drôlerie – noire – quand il s’inquiète de la démocratie en France à propos de la condamnation (du 31 mars) de Mme Le Pen, et prend donc la défense (lui est-elle demandée?) de l’extrême droite française.
À noter que le même jour, le gouvernement suédois (soutenu par l’extrême droite locale), d’annoncer le versement d’un milliard et demi d’euros d’aide à l’effort de guerre ukrainien. Ces deux extrême droites, apparemment, ne sont pas du même bord. 
Tidö, etc.

mercredi 3 janvier 2024

Paix, nouvelle année – peinture norvégienne

J'ai reçu le nouveau livre de Martin Fahlén , et j’en parle ici tout de suite parce qu’il prend un caractère particulier, en ces temps de guerre, en Ukraine, en Palestine ; en ces temps aussi de résolues remises en causes de l’état de droit, avec la montée des extrêmes dans bien des lieux. Son titre, en effet : Sädeskorn för freden. Je traduirais ça : Semailles pour la paix.



Mais mot à mot, il s’agit de grains, de céréales. Les choses, comme bien souvent, sont un peu plus compliquées qu’il n’y pourrait paraître. Le sous-titre annonce : « En bok om Arnold Raestad ». Bien, et voilà ce qu’on apprend sur la quatrième de couverture :

« Le titre de ce livre, Sädeskorn för freden vient d’un poème qu’Arnold Raestad a écrit dans sa jeunesse. Juriste norvégien, artisan de la paix, il est passé progressivement, après la séparation de la Norvège d’avec la Suède, du nationalisme à la citoyenneté mondiale, avec le souci de protéger l’existence des plus petits États. Ce livre donne une image de cette évolution, à travers lettres et journaux intimes. Polyglotte actif, impliqué en profondeur dans les affaires étrangères, l’économie, le droit civil, la radio, l’aviation, la pêche à la baleine, la littérature classique, le problème Quisling*, les sciences et l’art, il a été autant acclamé que controversé. Après sa thèse sur les frontières maritimes de la Norvège, il s’est impliqué dans la législation concernant Svalbard, ce qui a fait de lui, peu de temps, un ministre des affaires étrangères dans les années 1920. Puis comme chef de la radio nationale norvégienne (NRK) dans les années trente, il a vite été tôt une voix qui a averti contre les risques d’une politique de neutralité face à Hitler. Son épouse Märta et lui furent de la fuite épique en Norvège, pendant la Seconde Guerre mondiale**, avec le gouvernement en exil et le roi Haakon VII. Il devint alors directeur de la banque de Norvège au moment où il s’agissait de sauver les réserves d’or du pays. Conseiller des plus proches de Tryggve Lie*** pendant le conflit, il émit des idées pour une alliance atlantique et participa à la délégation norvégienne à San Francisco pour la création de l’ONU. »



* Vidkun Quisling (1987–1945), dès l’invasion allemande en Norvège, essaie une première fois de prendre le pouvoir (avril 1940) puis devient « ministre-président » à la solde des nazis à partir de février 1942, jusqu’à la fin de la guerre. Il a été d’autant plus zélé qu’il a peiné à se faire reconnaître non seulement de la population mais aussi des occupants allemands. Arnold Raestad a écrit un ouvrage en anglais à son propos, qui n’a pas été publié.

** Le tableau de Savery (cf page de ce blog, en haut à droite) a pour titre original Märtas tavla, mot à mot Le tableau de Märta ; les aléas de la guerre, qui concernèrent en effet le tableau, y sont relatées.

*** Tryggve Lie (1896–1968) fut Secrétaire général de l’ONU de 1946 à 1952.


Hugo Lous Mohr, capture d'écran

Aussi, le titre de ce livre me rappelle étrangement Si le grain ne meurt d’André Gide, dont il a été question, en ce blog, à cet endroit. Aucun rapport a priori. Mais allons, on ne sait jamais.
Quant au peintre auteur du portrait de couverture, Hugo Lous Mohr (1889-1970), il fait partie de ces artistes norvégiens qui sont un thème non négligeable qui apparaît dans Le tableau de Savery
Et lui peut nous ramener parfois à des vues guère éloignées du Bohuslän.

On le trouve notamment au Musée National norvégien.

Et il est passé, comme beaucoup de cette génération de peintres norvégiens, par Paris.
Comme Harriet Backer, qui est l’objet d’une exposition en ce moment à Oslo.

Bonne année !


Nils Blanchard


Triche : je rajoute des étiquettes que je n'eus le temps de mettre au dernier billet : Voyage dans les lettres nordiques, Jean-Félix Annic.

samedi 18 novembre 2023

Trois points, plus ou moins en rapport avec la justice

Trois points sur des actualités ou parution récentes. Pour le deuxième, aussi, autour du KL Natzweiler et du bourreau Ehrmanntraut – qu’Elmar Krusman côtoie d’après un témoignage très singulier (voir mon petit livre).
Pas de lien à faire (hormis ce thème de la justice) entre les trois points.
 
Karl Hoffer, Sybille - capture d'écran

¤ Michel Ciment, disparu très récemment, avait fait une mise au point très juste sur une certaine chasse aux sorcières, qui piétine (et s’en vante parfois) la présomption d’innocence qui est pourtant une des bases de toute bonne justice et, derrière, de l’état de droit.
 C'était dans l’émission de France inter « Le Masque et la plume », de Jérôme Garcin, le 24 septembre 2023 : 

« Moi, ça me gêne beaucoup, ces enquêtes, pseudo-enquêtes, sans preuve véritable, sans jugement (…) J’attends que la justice donne un verdict après une enquête approfondie. (…) Je suis gêné par cette chasse aux sorcières. »

 

Karl Hofer, Mutter und Tochter - capture d'écran

¤ Deuxième point : il y a sur le site de l’ancien camp du Struthof (site au titre étrange : « Mémorial Struthof »…) des documents fort intéressants, régulièrement publiés notamment dans une chronique « L’archive du mois ».

(Appris incidemment par ailleurs que Michaël Landolt, dont il est question notamment ici et , a été nommé récemment à la tête du CERD (Centre européen du Résistant Déporté).)

Le document commenté en ce mois de novembre est la déposition du déporté NN Roger Leroy en mars 1949, pour le procès de Metz.

Il y est question du traitement effroyable du kommando de NN français, chargés de faire des travaux de gros œuvre de ce qu’on appellera la « cave à pommes de terre », sous la direction de Franz Ehrmanntraut.

« Par tous ses aspects, la Kartoffelkeller est devenue le symbole de l’oppression, de l’épuisement, de l’avilissement des déportés par le travail et les coups ; de la volonté ultime des nazis d’anéantir toute résistance et tout espoir. »

Karl Hofer, Les prisonniers, 1933 - Capture d'écran

Maintenant, on me demandera ce que vient faire Karl Hofer en ce billet ?

J'ai simplement découvert très récemment ce peintre, allemand (1978-1955), proche des expressionnistes, considéré comme « dégénéré » sous le régime nazi.

¤ Troisième point, que je ne développerai pas beaucoup car il n’a pas grand intérêt : eu maille à partir à nouveau avec le Château. Notamment, voilà K mis en cause ; on l’accuse (sans l’accuser directement bien sûr – c’est pourquoi je dis que ce sujet a un intérêt limité : la sous-klamminette locale à qui j’ai affaire semblant par trop médiocre) d’avoir simulé la maladie pour manquer une journée de travail. (Est-il besoin de signaler que K est très rarement absent?)

Mais le lien avec la justice, plus exactement avec le droit, est le brouillard de règlements qui lévite autour de la sous-klamminette en question, à donner le tournis. Sans doute pourrait-on en trouver, de ces règlements, qui iraient dans le sens des arguments de K (si K, bien sûr, les avait développés ; il a préféré sortir son portefeuille, cela prenant bien moins de temps ; K se ressent toujours d’un gros rhume, et il a bien autre chose à faire que d’aller farfouiller là-dedans. Et que de discuter avec une sous-klamminette).


Nils Blanchard


P.-S.: – Ajout. Je suis un peu de mauvaise humeur en fignolant ce billet, pour diverses raisons – on le voit avec ce qui précède. Bon, mais m’agace aussi le fait d’avoir loupé une conférence qui m’aurait vraisemblablement intéressé : « Déporté à Obernai ? », de Sandrine Gaume, le 30 octobre à Obernai. Je n’en avais nulle part vu mention, avant de la voir – on était déjà en novembre – sur le site internet de l’ancien camp du Struthof que je consulte pourtant régulièrement.

Il a été consacré trois billets en ce blog à ce camp. (Cliquer dans les mots clé, à droite, version ordinateur...)


– Lien à l’article précédent. Dans cette édition de La faim, de Knut Hamsun (Archipoche, 2023), il y a un avant-propos d’Octave Mirbeau, de 1895 (date de naissance de mon grand-père, de Florence Gould…) O. Mirbeau n’aime pas Strindberg, mais défend Hamsun ; à l’époque, la Norvège était liée encore à la Suède.

L'avant-propos est suivi d'une courte « préface » d'André Gide. Elle, date de 1950; elle a été publiée d'abord dans le numéro 15 de... la revue 84

Détail d'E. Munch en illustration


vendredi 1 avril 2022

Aucun rapport, quoique… Le lieu, l’enfance, la guerre

Cela n’a aucun rapport (avec les Suédois d’Estonie et d’ailleurs), quoique… En fin d’année dernière, la Route inconnue, association des amis d’André Dhôtel, a publié son cahier numéro 19, consacré à la revue d’après-guerre 84.

Récemment, le site Ent'revues s'en est fait l’écho.
André Gide, entre autres, a participé à 84.
En période de guerre en Ukraine, cela ramène à André Dhôtel qui, dans la maison de sa cousine au Mont-de-Jeux (en face du Roche de Rimbaud dans les Ardennes), avait écrit un poème étrange, en 1952. Étrange, parce que si la guerre apparaît un peu (mais en arrière-plan) dans l’œuvre de Dhôtel, on ne trouve pas de raison à son évocation à ce moment. Était-ce simplement qu’en vacances sur des lieux où il avait été dans son enfance, et dont la guerre l’avait tenu éloigné (la première notamment), des souvenirs ont mêlé en lui ces trois thèmes : le lieu, l’enfance, la guerre ?

Ballade des dommages de guerre

Ah! mes amis quel beau ciel!
Mais tout d'un coup plus d ciel
Ni de gens ni de maisons
Les abeilles sans miel
Ont empli tout l'horizon.

Elles ont tué une église
Un berger, deux peupliers, trois paresseux
Qui jouaient aux cartes et perdaient leurs mises
Les enfants ont fermé les yeux.

Il y avait selon les statistiques
Cent trois soldats, mille roses et deux grands trains
Qui ont dû partir de bon matin
Pour des raisons politiques.

Les roses sont parties avec le jardinier,
Les trains emportaient leurs fardeaux immenses
Les soldats n'ont pas oublié les papiers
Qui justifient l'éternelle absence.

Prince, excusez nos maladresses
Désormais nous discuterons moins vivement
Seigneur ne partez pas sans laisser d'adresse
Et ressuscitez d'abord les enfants.

André Dhôtel, 19 septembre 1952.
(Bulletin de la Route inconnue, n° 14.)


On a vu dans ce blog qu’au travers notamment de cette revue 84 (le peintre écrivit dans le numéro 12), Dhôtel avait noué une amitié avec Camille Claus, qui envoya cette lettre illustrée à La Route inconnue.
En attendant, le Mont-de-Jeux est un endroit magnifique dans le sud de ces Ardennes qui ont été au cœur des conflits successifs des dix-neuvième et vingtième siècle (guerre de 70, 14-18, 39-45…)
On en a un écho dans l’entretien que donne François Dhôtel, le fils de l’écrivain, à Roland Frankart (Mont-de-Jeux), dans le cahier sur 84.

NB - Mont-de-Jeux



NB - Mont-de-Jeux

Cette petite brume est du matin, comme pour faire la toilette du jour qui se lève.

Hier, au Struthof (fameuse visite de classes), le camp était dans un brouillard complet quand nous arrivâmes. À peine distinguions-nous les formes de la flèche. Perçant cela, près de l’ancienne maison du commandant, la lueur de la « lanterne des morts ».


Errata

(J'en profite pour revenir sur mon dernier billet, cette photo de SS devant l’auberge du Struthof dont je parlai. J’ai vu qu’un article de Loïc Lutz, de décembre 2019, «  La vie et le quotidien des bourreaux du camp de concentration de Natzweiler-Struthof » qui paraît sérieux, présente l’image datée de 1944 (et donc pas de 1943).) – Blog Hypotheses. –


Nils Blanchard


dimanche 20 mars 2022

Six ans après Gide

                  Pour un tout petit garçon,
                  et en mémoire de sa grand-mère.

Hier, j’ai fait la connaissance du fils de très bons amis ; magnifique petit bout d’homme de trois mois. J’ajoute qu’il est né dans une famille franco-germanique.
Cela me ramène à diverses réflexions, sur la guerre. On est censé entrer dans le printemps.

NB

Il y a près d’un mois maintenant, le 25 février, entendu dans un reportage radio (Radio-France) un combattant (futur) ukrainien, au bord des larmes, mais qui avait décidé de faire son devoir. Une mère d’un jeune homme caché (ukrainienne), pleurant aussi, devant la réalité de la guerre.

Guerre d'hiver, 1939-1940. Image: TT.  

Du point de vue d’un pays neutre comme la Suède, cette notion de guerre paraît peut-être particulièrement délicate à appréhender. La neutralité est une posture difficile à tenir dans certaines circonstances. Et on a vu bien des jugements à l’emporte-pièce sur l’attitude de la Suède, notamment, pendant la Seconde Guerre mondiale. Sans tomber dans l’uchronie, il est difficile de faire justice à l’histoire. Et c’est un sujet historique qui, à ma connaissance, demeure encore passablement en friche.
Et aujourd’hui même, la neutralité fait l’objet de débats en Suède et en Finlande, où d’après des sondages, les populations seraient favorables à rejoindre l’OTAN, mais les gouvernements, eux, sont plus circonspects (et pas uniquement par frilosité) ; cf. les interventions récentes de la chef du gouvernement suédoise Magdalena Andersson, du président finlandais Sauli Niinistö.

Je n’ouvrirai pas ici la vieille question de la préparation à la guerre pour mieux préserver la paix (un économiste, Tony Fang, dans le Göteborgs Posten aujourd’hui, d’expliquer : « Beväpnad neutralitet är den bästa vägen för Sverige » – « Une neutralité armée est la meilleure voie pour la Suède »). On sait que Winston Churchill, six ans après Gide, reçut le prix Nobel de littérature, de l’académie sise à Stockholm, donc.

NB
Churchill que le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, a paraphrasé le 8 mars, s’adressant aux parlementaires britanniques : « nous nous battrons dans les forêts, dans les champs, sur les rivages, dans les rues ».

Mais je voulais surtout évoquer ici le blog d’une écrivaine, traductrice suédoise, jeune mère : Hillevi Norburg. (Blog Stasimon, de Hillevi Norburg.)


Elle y écrivait, le 28 février : « Kriget kommer, men livet stannar inte upp för det. Kvinnor är gravida, barn föds – ibland uppstår komplikationer under förlossningen. Det är outhärdligt att tänka på. Min dotter föddes för tre och en halv månad sedan (…) Bilder på mammor som sover med sina små barn på tunnelbaneperronger: barnet avslappnat och oskyldigt i sömnen, mamman vaken och orolig, en beskyddande arm över den lilla kroppen som svepts in i filtar mot kylan… mitt hjärta brister. Men jag tänker också på de unga ryska värnpliktiga – de är bara pojkar. »

Mise en en abyme... je vais traduire une traductrice... de Proust, Rachilde... Une belle époque...

« La guerre s’approche, mais la vie ne s’arrête pas pour autant. Des femmes sont enceintes, des enfants naissent – avec parfois des complications lors de l’accouchement. C’est insoutenable d’y penser. Ma fille est née il y a trois mois et demi (…) Les images de mamans qui dorment avec leurs petits enfants aux entrées des stations de métro : l’enfant dormant sans méfiance, innocent ; sa mère éveillée et inquiète, un bras protecteur sur le petit corps enroulé de couvertures contre le froid… mon cœur se brise. Mais je pense aussi aux jeunes combattants russes : ce ne sont que des gamins. »

NB

Nils Blanchard   


jeudi 17 mars 2022

Retour de... l'URSS...

Le Monde, du vendredi 11 mars 2022, le Monde des livres, donc. Article de Camille Laurens, « Exercice de lucidité ». On parla la semaine dernière, sur un autre sujet, de discernement…
Là, il est question de la réédition, aux éditions Arthaud, du Retour de l’URSS, suivi de Retouches à mon « Retour de l’URSS » d’André Gide bien sûr. (Avec une préface de Jean-Claude Perrier.)

Bien sûr.
Camille Laurens note que la parole de Gide « “sans feinte et sans ménagement” nous donne encore à penser car il est frappant de constater à quel point elle colle à notre actualité la plus violente. »
C'est en juin 1936 que Gide, avec cinq de ses amis (dont Pierre Herbart, Louis Guilloux… Mais c’est une autre histoire…) vient se désenchanter en URSS de son admiration pour l’URSS, à l’occasion des obsèques de Maxime Gorki.
Le Retour de l’URSS : une étude de cas (pour parler comme nos bons pédagogues) de la manière de rejeter dans les cordes la propagande, la « manipulation idéologique », le « conformisme » les plus crasses.

On me demandera ce que cela vient faire là, car Gide n’est quand même pas allé à Gammalsvenskby (il est certes passé en Ukraine…) Mais, prix Nobel en 1947, cela ne donne-t-il pas à Gide une dimension suédoise ? Même s’il ne fit pas le voyage à Stockholm, après avoir hésité semble-t-il.

Médaille du Nobel - e-gide, 22/4/2016 ; vente à Christie's – Paris

Traduit en Suède, il était en lien avec certains intellectuels du neutre pays, notamment un « Suédois d’ailleurs », en l’occurrence un Finlandais, appartenant à la minorité suédoise de ce pays (Ekenäs) : Göran Schildt. Leur correspondance atteste d’une relation pas si… intéressante pour le Finlandais (qui était aussi un voyageur).

Le Daphné (bateau de G. Schildt) ; Wikipedia

Mais Gide fut aussi en relation avec Lucien Maury, qui présenta Barabbas de Per Lagerkvist (Stock, traduction de Marguerite Gay et Gerd de Mautort), pour l’édition de 1950 (belle année pour les éditions, mais cela, aussi, est une autre histoire…), avec une lettre du « contemporain capital ».

À Lucien Maury, Gide, en octobre 1950, finit une lettre de la sorte : « La langue suédoise nous a donné, nous donne encore des œuvres si remarquables que bientôt il va devenir indispensable, à l'homme qui se veut cultivé, de la savoir pour pouvoir bien apprécier le rôle important que la Suède s'apprête à jouer dans le concert européen ». (Source : site e-gide, article sur Barabbas du 12/9/2012.)

« Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, l’Académie royale de Suède, à l’issue d’un débat passionné, concluait : “On a souvent reproché à Gide de dépraver et de désorienter la jeunesse…C’est l’ancienne accusation que l’on porte contre tous les émancipateurs de l’esprit”. Le Prix Nobel consacrait ainsi “l'accent unique d'une voix qui s'élevait au-dessus des tragédies pour affirmer obstinément le devoir de bonheur ... Par un paradoxe dont il goûtait l'ironie, l'écrivain de toutes les ruptures et de toutes les inquiétudes a été salué dans les dernières années de sa vie comme le plus classique de nos écrivains modernes” » (Pierre Lepape, Livret des célébrations nationales, 2001 ; source : e-gide, 22/4/2016 ; vente à Christie's – Paris.)

Pour en revenir à Göran Schild, lui, il a traduit Si le grain ne meurt, en 1946, puis 1947…, chez Les éditions Holger Schild (Helsingfors (Helsinki)).

La transition est un peu… appuyée… On parle de l’Ukraine comme du grenier à blé de l’Europe.


Nils Blanchard


Arch(r’)ives / On me dira…

Déménagement de galerie d’artiste – une emmerdeuse, certes… –, inventaire de bibliothèque d’écrivain… Ça, on jette, tu prends ? Eh, bon an m...