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dimanche 24 mai 2026

Vie d’auteure / Retour d’Hillevi Norburg

Un blog en lien du mien : « Stasimon », celui de la traductrice et écrivaine Hillevi Norburg, était en standby depuis plus de deux ans. Et voilà que des articles y reviennent avec le printemps.

NB - Mayenne, mai 2026

Entre-temps, l’auteure a eu un nouvel enfant. Elle a aussi ouvert notamment une librairie à Uppsala – elle en parle le 25 avril – notamment sur la littérature décadente. Ça n’a pas tenu.

Mais elle a pu continuer à travailler aussi. Et bientôt sortira en suédois une traduction de Rachilde, de Pierre Louÿs.
Elle a dû cependant s’interrompre… Et doit « maintenant » (article du dix mai dernier) se remettre à l’écriture pour deux avant-propos de livres – lesquels ? Elle ne le dit pas…

« (…) hur gjorde man det nu igen?
Det här är den del av min verksamhet som alltid gått trögast – artiklar, essäer, förord, föredrag, allt där jag ska formulera mig om ett ämne. Det tar oerhört lång tid innan jag kommer igång och när jag väl gör det, innan jag kommer in i skrivandet, har jag till en början som ett ångestsus i öronen. Sen släpper det oftast, men om jag inte lyckas skriva hela texten i en sittning (vilket man sällan gör) så är det precis lika jobbigt nästa gång jag ska sätta mig med den igen. »

« (…) mais comment faisait-on déjà ?
C'est la partie de mon activité qui a toujours été la plus difficile – articles, essais, préfaces, conférences : quand je dois m’exprimer sur un sujet précis. Ça me prend un temps fou de m’y mettre, avant même d’écrire ; j’en ai comme un bourdonnement d’angoisse dans les oreilles. Ça part la plupart du temps, mais si je n’arrive pas à écrire mon texte d’un coup (et on y arrive rarement), il faut s’y remettre encore, avec autant de difficulté. »

Eh ! Ces dossiers de recherches, idées, textes commencés qui s’accumulent. Et tout à coup (plus ou moins), reprendre, s’y remettre…
Parfois cela coïncide avec une rupture, un changement dans l’existence (qui n’est – et n’est pas… – que ruptures et changements).
J'ai évoqué en ces lignes Florence Gould, sur qui j’ai entamé un travail depuis plusieurs années. Bien d’autres choses. Il faut entre autres que je me remette à diffuser le beau livre de Martin Fahlén…

NB - Mayenne, mai 2026

U. Norburg poursuit :

« Nå, båda dessa böcker hat ordet ”trädgård” i titeln (…)
Är inte barndomen alltid ett förlorat paradis? Står det inte så hos Proust någonstans? Hellre den synen på de första levnadsåren än den som – om inte dominerar, så i alla fall existerar – idag i psykologins och Freuds efterföljd och tycks mena att den är ett slags sinnets Golgata-vandring där den unga individen åsamkas en rad trauman som han sedan – mer eller mindre medvetet – kommer ägna resten av sitt vuxna liva att bearbeta. Barndomen som en samling aldrig helt läkta sår? »

« Bon, mais ces deux livres [auxquels elle doit écrire des avant-propos] contiennent dans leur titre le mot « jardin » (…)
L'enfance n’est-elle pas toujours un paradis perdu ? C’est pas dans Proust, ça, quelque part ? Je préfère cette vision des premières années de la vie à celle (qui existe, à défaut peut-être de dominer) qui, suite aux conséquences d’une certaine psychologie, d’un certain freudisme, semble présenter cette période comme une sorte de calvaire psychique, lors duquel le jeune individu subit une série de traumas que plus tard – plus ou moins conscient – il va passer le reste de son existence à appréhender. L’enfance vue comme une collection de blessures jamais tout à fait cicatrisées ? »

Eh ! J’évoquais Martin Fahlén… J’avais envisagé intituler la traduction de son livre (Märtas tavla, qui est devenu en français Le tableau de Savery) « Paradis perdu-retrouvé ».

Bon, mais on retrouve Hillevi Norburg… Ça nous donnera l’occasion de reparler de Pierre Louÿs, de Benoît Duteurtre… La décadence !


Nils Blanchard


Triche ; rajout d'étiquettes du dernier billet : Finlande, LCI, Göteborgs Posten, États-Unis.

jeudi 21 août 2025

Divers lieux, passés / de la trahison

La trahison n’est pas un thème qui m’intéresse particulièrement, mais une notion qui revient beaucoup ici et là, sous tels ou tels figure, éclairage… Je ne sais encore trop où j’ai rencontré ce mot tout récemment.

Thorvald Erichsen, Holmsbu, 1916 - Capture d’écran


Et moi-même espère ne pas avoir trop trahi le texte de Martin Fahlén, Le tableau de Savery, en le traduisant. (Martin Fahlén qui évoque entre autres dans son livre Thorvald Erichsen…) J’avais / j’ai la confiance de l’auteur, et même une certaine latitude… Eh, mais je ne vais pas me lancer dans des réflexions étymologiques, on n’en sortirait plus. Plus exactement, on n’irait pas là où je veux qu’on aille cette fois… : en Italie ; à Venise, plus précisément.
En février 2023, le tenancier du site Tramezzinimag parle de « journal retrouvé ». À vrai dire, je ne comprend pas très bien ; il s’agirait de textes écrits avant le confinement…
Toujours est-il qu’on y trouve ce thème de la trahison, du sentiment de trahison au regard de l’éloignement que l’on s’impose – qu’on se voit imposer – de lieux aimés.

« Quelques années plus tard, lui aussi est parti pour éviter de souffrir du départ de tous ceux qui viennent à Venise et semblent vouloir y rester mais finissent toujours par repartir.
Par une sorte de maléfice, moi qui n'ai jamais rien tant souhaité que de poser un jour et à tout jamais mes malles remplies de livres et de souvenirs sur les dalles de la Sérénissime, je trahis sans cesse mon vœu et ma ville, ne réalisant pas l'un et abandonnant l'autre à chaque fois et pleurant de le faire… »

Un peu dur à suivre, n’est-ce pas. Lieu : rattaché à une personne, évidemment ; un amour ? Voire, même – si, si – à un travail. Le lieu où je fus jusqu’à présent le mieux traité par mes employeurs est le Maryland, aux États-Unis ; Bob et Ellen.
J'en garde une sourde nostalgie de la Baie de Chesapeake.

Ponts de la Baie de Chesapeake - Wikipedia

Mais il n’y a pas que les lieux. Je suis de loin en loin, avec un certain détachement (forcément, non, mais ce que je veux dire, c’est que je « lis » / « tourne » (avec ma molette) les pages de ce site très vite, sans tout lire dans le détail), un blog dont il a été question ici, d’une dame, par ailleurs créatrice de mode, entre Varberg et le sud de la France : Krickelins.
Elle a un côté horripilant de consommatrice scandinave un peu mal dégrossie (si on veut « résumer » un « jugement », très hâtif forcément, et de manière en grande partie injuste et faussée bien sûr…) Derrière ça, néanmoins, transparaissent – souvent quand ses articles tournent autour de ses escapades de vacances ou de pause dans sa maison française – des réflexions qui valent qu’on s’y attarde.
Là, justement, le lieu, au fond, est-il si important ? (Bien sûr, quand on parle de lieu, on parle de l’histoire qu’on a avec, de ce qu’on en fait, de l’imaginaire qu’on y disperse, etc.) L’article s’appelle, justement encore : « När livet ser lätt ut – utifrån » (« Quand la vie semble facile – vue du dehors »), le 27 juin 2025. Il se termine de la sorte :

« I morse låg ett tungt tryck över mitt bröst. Trots att solen sken. Trots att jag var i södra Frankrike. Trots att jag kunde ta ett dopp i den svala poolen innan kaffet.
Jag tror att verklig lycka inte sitter i det yttre. Den bor i mammahjärtat – Om barnen mår bra. I om man själv är frisk och stark, både i kropp och själ. Den finns där man jobbar med acceptans och självkärlek. Och när man har människor omkring sig som älskar en, som bär när man själv inte orkar.
Det där går inte att köpa för pengar. »

« Je ressentais ce matin une lourde pression sur ma poitrine. Pourtant le soleil brillait. Pourtant j’étais dans le sud de la France. Pourtant je pouvais piquer une tête dans la piscine fraîche avant le café.
Je pense que le vrai bonheur n’est pas dans l’apparence. Il est dans le cœur de la mère – si l’enfant va bien. Et si l’on est soi-même forte et en bonne santé, de corps et d’esprit. Il est là où l’on travaille dans le respect et l’estime de soi. Puis quand on a des proches qui vous aiment, vous supportent quand on n’en peut plus.
Ça, ça ne s’achète pas. »



Doit-on prendre comme une trahison, quand on exerce comme professeur, tel « jugement »  (pour le moins) hâtif d’« inspecteur » (infoutu m’a-t-on dit de lever son cul de sa chaise pour aller regarder un cahier d’élève – tout aurait dû lui être apporté sur un plateau) ? Sa tentative de détruire, me fait-on lire encore, dans son outrance même, la contradiction apportée par d’autres « observateurs » le montre, relève quelque chose d’étrangement « dérouté » (à défaut d’être déroutant : je subodore d’autres causes « profondes » de la chose, jalousie, vengeance...)
Déroute, tra-duction, tradition et trahison… On en revient à des jeux d’étymologie déjà évoquées dans ces lignes.
(Bon, mais on me dira – de quoi se 
plaindrait un tel professeur ? – j’écrivais quelque part dans ce blog qu’un mauvais rapport d’inspection pouvait être un honneur...)

Face à cela, telle connaissance s’étonnait récemment que je lui eusse dit que je partirais du jour au lendemain s’il m’en prenait l’envie de mon emploi actuel, si besoin était par abandon de poste (on vous méprise beaucoup, dans certaines sphères administratives de l’Éducation nationale, mais on fait tout, en même temps, pour vous retenir – il est vrai que la situation (chute des vocations, départs…) devient inquiétante. On vous répète, par exemple, que vous n’aurez, en cas de démission, non seulement pas la moindre indemnité – à moins de faire partie d’un groupe de chanceux dont les algorithmes du coup de bol semblent pour tout le monde un fabuleux hasard – mais pas de droit non plus au chômage. On vous laisse entrevoir des complications paperassières digne d’un conte de Kafka…)

Mais c’est que, comme disait Krickelins (« Där man jobbar med acceptans och självkärlek » – « Où l’on travaille dans le respect et l’estime de soi »)…
Cette estime de soi, il semblerait que certains paperassiers ne soient occupés qu'à la brider chez autrui.


Nils Blanchard

dimanche 3 août 2025

Vers le pire ? – Laser, vélos, fermeture de blog et patron

Toute fin de juillet, journée, décidément… Je sors de l’hôpital après être passé entre les mains d’un interne… comment dire, pas particulièrement délicat (et je ne crois pas être spécialement douillet…) Je me retrouve dans les rues de Strasbourg ; œil douloureux et larmoyant – « surlunettes » merci à vous… –, à me faufiler un chemin, un peu flageolant…

NB Autoportrait à la coquille (juin 2025)

Me faufiler un chemin… parmi les vélos (et les voitures, mais elles au moins restent sur leurs voies). Sans mentir : je cherche un endroit réservé aux piétons. Sur telle avenue, on leur laisse un petit chemin au bord de la chaussée, en plein cagnard…
Je fulmine, râle… devant les cyclistes à la queue-leu-leu qui, au mieux, ne voient rien de mon manège, au pire, doivent me prendre pour un fou, un marginal, un inadapté… ce que je suis peut-être après tout…

Je repense à Benoît Duteurtre, encore une fois. Mélanie… (Souvenez-vous, dans En marche!)
Pages 97-102 :

« (…) Mélanie (…) fit avancer son fauteuil vers le trottoir où elle jeta un regard plein de colère. Car le spectacle de cette ville la confortait, jour après jour, dans sa principale certitude : ce monde – comme chacun d’entre nous – avance obstinément vers le pire.
(…) Quant aux cyclistes auxquels on avait accordé tant de privilèges, ils en exigeaient davantage et abandonnaient continuellement la chaussée pour ces mêmes trottoirs où ils se sentaient plus en sécurité. Rapides et silencieux, ils ne semblaient guère s’aviser que leurs engins, déboulant parmi les promeneurs, semaient l’inquiétude. Surgissant à chaque instant, ils filaient à vive allure, slalomaient entre les piétons, faisaient du lèche-vitrine entre les poussettes. Et Mélanie observait avec colère ce mélange d’assurance vertueuse (eux aussi luttaient pour sauver la planète”) et de mépris pour les autres. »

Mélanie, on en a déjà parlé a pour sport favori de remettre à leur place ces cyclistes. Et :

« Penaud, le coupable s’en retournait vers la chaussée. Mais, dès qu’il enfourchait de nouveau sa selle, il retrouvait les mœurs de sa caste et dressait un doigt d’honneur en direction de la handicapée, puis disparaissait en quelques tours de pédales, certain qu’elle ne le rattraperait pas. »

NB - Strasbourg, août 2025 (le week-end suivant, avec beaucoup moins de monde...)

Bon, mais aussi, il y avait eu certes quelques fausses alertes, mais cette fois c’est la « bonne » semble-t-il : Thomas Nydahl a fermé son blog !
Désormais, plus rien : il faut être « invité »… ce qui revient à dire semble-t-il que c’est fermé…
Évidemment, il était malade, fatigué… Il écrivait le 18 janvier 2025 (j’avais « copié-collé »…) :

« Det kan gå dagar mellan suckarna. Påstår han själv. Men omgivningen hör hur de kommer allt tätare, som attacker mot tystnaden. Suckarna har blivit hans nya sätt att meddela omvärlden vantrivlseln.
(...)
Tyst men märkbart suckar han sig denom dagarna. Tyngden på hans axlar och smärtan i hans bröst är nu som en synlig rustning som ska skydda honom mot världen. »

« Il peut s'écouler des jours entre les soupirs. Du moins d'après lui. Mais son entourage les entend de plus en plus fréquemment, comme des attaques contre le silence. Ils sont devenus le nouveau moyen d'expression de son malaise. 
(...) 
Silencieux, mais visible, il soupire et pleure au travers des jours. Le poids sur ses épaules, la douleur dans sa poitrine, sont maintenant comme une protection ostentatoire contre le monde. »

Capture d'écran du blog de Thomas Nydahl - Fausse alerte en juin 2023...

Autre fin d’une histoire – fin d’une époque en tout cas : Gammalsvenskby. L’agression russe qui n’en finit pas… On lit sur le site Svenskbyborna, en lien de ce blog, le 28 juillet (Sofia Hoas) :

« Ryska armén fortsätter att beskjuta och bränna det som finns kvar av byn. Drönare släpper sprängämnen och minor.
Det är svårt att hålla kontakt med de 6 personer som är kvar. En person lämnade byn till fots. Han möttes upp och togs till sjukhus för behandling.
De som är kvar uppmanas att omedelbart lämna byn till fots, till en säker plats. »

« L'armée russe continue de prendre pour cible, de brûler ce qu’il reste du village. Les drones larguent explosifs et mines.
Difficile de garder un contact avec les six personnes restantes. Un habitant s’est enfui à pied ; il s’en est tiré et a été soigné à l’hôpital.
Ceux qui restent sont invités à quitter sans délai le village vers des lieux plus sûrs. »

Mollie Faustman - Capture d’écran

Et puisqu’on est dans des thèmes peu réjouissants, on peu ajouter ici ces discours, toujours semblables, qui se répètent comme des disques rayés au fil des années…
Un chef de syndicat des patrons, sur une chaîne de radio d’« informations », explique qu’il faut travailler plus pour produire plus. Il est favorable évidemment à la suppression de jours fériés, reprend l’antienne de l’absentéisme qui serait plus fort dans le secteur public que dans le privé (bien qu’on ait dû lui expliquer moult fois que les choses étaient à y regarder de plus près…)
Le brave garçon n’a jamais entendu parler, semble-t-il, de réchauffement climatique, de baisse drastique de la biodiversité, de la nécessité de baisser l’artificialisation des sols, de cesser l’empoisonnement des gens (pesticides, etc.) C’est apparemment un héritier ; quelqu’un qui consacre sa vie à préserver ce qu’il a reçu de plus que d’autres pour se donner de l’importance, et ce, « quoi qu’il en coûte » (socialement, écologiquement…)
Morbide, oui.

Il est de ces journées…


Nils Blanchard


Triche. Ajout d’étiquettes du dernier article : Martine Sgard, Martin Fahlén, Le tableau de Savery, Patrick Reumaux.

lundi 23 juin 2025

Merveilles soudaines

Salle de réveil, opération, attention d’infirmière… Garçon au poisson râleur… Il y a tant de choses à dire. Mais je me dis depuis quelques temps que je me disperse trop (attention, c’est pas bien…) Dispersons-nous encore, alors ! Mais en restant « fokus » sur ses sujets, parfois – les pêcheurs de crevettes connaissent ça – on ramasse quelques merveilles.

Henry B. Goodwin, Étude de nu, 1920 (Capture d’écran)

Ainsi, au Louvre – on l’a déjà évoquée – exposition sur Prague et Rodolphe II. Rodolphe II, c’est l’empereur qui a accueilli Roeland Savery, qui est du coup présent (et pas mal évoqué) dans le petit livre dont je suis le fier traducteur (en lien, en haut, à droite : Le tableau de Savery).
L'exposition confirme quelque chose – au moment de ma traduction et des petites recherches que j’ai menées sur le sujet ; j’avais pensé, pense toujours, que je creuserais le domaine des peintres maniéristes flamands : Hans Bol ou, pas très éloigné de cette mouvance, Adriaen van Stalbemt… –, c’est le goût de l’érotisme à la cour de Rodolphe II.

Capture d’écran ; coupe de pierre dure, Musée du Louvre


Dans un article dans Bilan (bilan.ch) début avril, Etienne Dumont présente ainsi l’empereur :

« C'est en personnage d’autant plus mythique que les gens, même cultivés, le connaissent mal. La trajectoire de l’empereur Rodolphe II de Habsbourg (1552-1612) fait penser à celle de Louis II de Bavière (1845-1886). Même étrangeté. Un intérêt égal pour les arts. Une identique incapacité à gouverner, nourrissant ainsi des ambitions féroces autour d’eux. Une semblable aspiration à la solitude, nourrie par des crises de dépression. D’où la tendance à se réfugier dans le rêve. »

Puis de préciser qu’à sa cour, à côté du courant maniériste, « Il existe en effet un pan vériste dans les productions encouragées par Rodolphe II. Des peintres et surtout des miniaturistes se sont passionnés pour le réel. » C’est là-dessus qu’insistent les commissaires de l’exposition Philippe Malgouyres et Olivia Sabatier, qu’on peut voir dans une conférence de présentation filmée passionnante là.



On voit (entend) que Savery est au cœur de ces mouvements. Martin Fahlén en parle très bien dans Le tableau de Savery.



Rien à voir a priori, mais une merveille qui apparaît soudain par surprise. Ou réapparaît ? Cela fait quelques années maintenant que je n’ai été à Stockholm. Peut-être ai-je vu cette maison dont parle Gabrielle Roland Waldén dans son blog en lien du mien (Gabrielles blogg) le 19 juin, une toute petite maison d’écrivain du dix-huitième siècle adossée à une plus grosse bâtisse, dans le quartier de Södermalm.



« Huset lär vara Stockholms minsta och används i dag som skrivarstuga för en författare.
Huset är från 1700-talet och var tidigare större. (…) Här och var i stenstaden på Södermalm finns verkligen många större och mindre ”öar” kvar med gamla fina rödmålade trähus. Roligt för den här bloggerskan som gillar gamla hus och historia. »

« La maison serait la plus petite de Stockholm et est utilisée aujourd’hui comme maison d’écrivain [ou pour un écrivain en particulier ?]
Elle est du dix-huitième siècle et était plus grande autrefois. (…) Par-ci par-là dans le vieux centre de Södermalm subsistent vraiment de plus ou moins grands îlots de belles vieilles maisons de bois peintes en rouge. C’est bien agréable pour cette blogueuse qui aime les vieilles maisons et l’histoire. »

Et pour le blogueur qui aime les blogueuses qui aiment…


Nils Blanchard


Ajout. Trump, l’homme des reculs, a bombardé des sites en Iran (nuit du 21 au 22 juin), lors même qu’il était encore quelques jours avant en négociations de paix avec les Iraniens (négociations initialement lancées, soit dit en passant, par le président Hollande, et interrompues lors du premier mandat du président américain actuel). Cela va à l’encontre des lois les plus anciennes des relations entre gens, entre États, que d’attaquer au moment même où l’on discute.

lundi 9 juin 2025

Fantômes / nudité

Dans Voyage nu évoqué lors d’un précédant billet, plus ou moins aussi sur les fantômes, on pouvait voir dans un poème de François Squevin de « grandes nudités » comme comparées à de grandes marées.



J'y pensais pour plusieurs raisons.
D'abord, au chapitre des expositions manquées, il y a eu « Femmes Artistes de la Côte d’Opale », à Étaples-sur-Mer. C’était jusqu’en novembre 2024… Les éditions Invenit en ont édité un catalogue.
On y lit en quatrième de couverture :

« À la recherche de paysages et d’atmosphères vibrantes, capables d’inspirer et de nourrir leur peinture, de nombreuses artistes reconnues de leur temps ou au talent naissant, telles que Virginie Demont-Breton, Marie Duhem, Marie Cazin, Iso Rae, Catherine Hawdon ou encore Elizabeth Nourse, ont chacune à leur façon marqué de leur empreinte le paysage artistique de la Côte d’Opale.
(...) [Cet] ouvrage révèle tout le talent de ces femmes ayant joué un rôle prépondérant dans l’affirmation et la diffusion de l’art dans la société et ouvert parfois la voie vers la modernité des années 1920. »

Retour une nouvelle fois aux années vingt.

Une autre raison pour laquelle je songeais à l’auteur de Voyage nu, c’est que j’ai eu le plaisir de le revoir, ainsi que Dominique Tourte des éditions Invenit, lors de l’Assemblée générale, fin mai, de La Route inconnue.

Rolf Winqvist, Sculpteur et modèle - Capture d’écran


Et en marge de cette assemblée (une autre raison encore), j’ai présenté le dernier cahier en date de cette association des Amis d’André Dhôtel.
Je n’avais que quelques minutes ; pas vraiment le temps de développer… Or je venais de terminer (d’André Dhôtel) le formidable Plateau de Mazagran (1947), pour lire l’article de Jean-Yves Gillon (alias Yves Lepesqueur) dans ce dernier cahier, à lui consacré. Dans ce roman, étrangement concordant à son époque (on y parle de la guerre récente…), le mal est bien présent, se « révèle » surtout à la fin, une certaine forme de diable, même s’il a été dit (et pas par des buses) que Dhôtel esquivait la question du mal.
En lien au mal, on peut évoquer Adam et Eve, et la nudité ; ça a déjà été effleuré en ce blog ; le blog Alluvions (en lien de celui-ci…) a exploré aussi ce thème. Le péché – le mal originel – ; j’y pensais aussi car dans le même cahier n° 22 est publié un début de roman inachevé de Dhôtel mettant en scène sa relation, de jeunes militaires, avec Marcel Arland, relation – un peu mystérieuse ; il y a eu aussi un Cahier Dhôtel sur sa correspondance avec Arland, mais plus tardive… – à laquelle je ne peux m’empêcher d’adjoindre je ne sais quelle cassure initiale dans la vie d’écrivain d’André Dhôtel.

Henri B Goodwin, Carin, 1920 - Capture d’écran


Bon, mais Adam et Eve quittent nus le paradis. C’est que la nudité est comme l’apanage de l’au-delà de la civilisation. La civilisation est vêture, aussi légère soit-elle. La nudité est en dehors ; elle est fors la ville ; elle est de la forêt. Elle est aussi de ce qu’on ne contrôle pas et qui donc peut être colonisé par le mal – ou tout aussi bien par Dieu (le paradis…)
Jean-Yves Gillon l’évoque dans son article d’une manière assez bluffante, en repérant un lien avec le roman écrit après Le Plateau de Mazagran, à savoir Ce lieu déshérité (1949) (entre les deux a été publié David, écrit avant…) Je cite :

« On relèvera (…) que Dhôtel a employé, pour relier les deux livres, un procédé bien connu de la rhétorique sémitique. C’est l’usage de ce que les savants appellent termes médians, qu’on appellerait aussi bien, si l’on veut éviter tout jargon, crochets” ou “agrafes”. Le principe en est simple : lorsque deux textes sont liés, la fin du premier comporte un élément remarquable qui se trouve aussi au début du second. (…) Or, Dhôtel a bel et bien placé une telle agrafe. C’est l’image du nageur nu, très rare dans ses romans. Dans les dernières pages du Plateau de Mazagran (p. 257), Maxime et Gabriel entrevoient Jeanne qui nage nue dans l’Aisne. Au début de Ce lieu déshérité, Hélène regarde Sotiros et Iannis qui nagent nus dans la mer (p. 16). Deux jeunes hommes regardent nager une jeune fille nue ; une jeune fille regarde nager deux jeunes hommes nus : l’agrafe est renforcée par un chiasme. »

(La guerre, le mal – Cahier André Dhôtel n° 22, pages 139-140.) (Les Cahiers André Dhôtel sont disponibles auprès de l’Association La Route inconnue ; dont le lien apparaît sur ce blog, en haut, à droite de l’écran…)

Rolf Winqvist, Rêve de nu, années 1940 - Capture d’écran


Pour en revenir aux grandes nudités, grandes marées ; la nudité ne peut-elle être liée aussi aux animaux marins, à la mer plus généralement, qui est à la fois l’ailleurs et le danger ?

Mais on se contentera là de rivière. Dans le cahier évoqué plus haut, j’évoquai quant à moi notamment L’Homme de la scierie (1950), qui peut s'apparenter à un roman de guerre. Je ne peux m’empêcher d’en citer l’incipit :

« Il y avait eu ces courses folles le long des quais de Nogent. On se baignait dans les roseaux. Garçons et filles étaient nus. Qui le savait ? »


Nils Blanchard


Ajout. J'ai reçu, des mêmes éditions Sous le Sceau du Tabellion qui ont réédité L’Homme de la scierie, qui ont fait paraître aussi le dernier recueil d’Héloïse Combes… leur nouvel opus : Poèmes de la forêt, de Saint-Pol-Roux.

Il y a en ce moment au Louvre une exposition sur Rodolphe II, dont il est beaucoup question dans Le Tableau de Savery (voir la page en lien de ce blog…) ; il s’agit de L’Expérience de la nature – Les arts à Prague à la cour de Rodolphe II, jusqu’au 30 juin.

vendredi 21 février 2025

Fin de l’Alliance Atlantique ?

Si l’on en croit Nicole Bacharan (Ouest-France du 20 février 2025), Arnold Raestad, que Martin Fahlén évoque à plusieurs reprises dans Le tableau de Savery aurait de quoi râler, lui qui avait promu et pensé l’atlantisme. Il faut prendre conscience néanmoins de la fin de l’Alliance Atlantique.

NB – Angers, février 2025

Dans son fonctionnement (les États-Unis protègent, et par là-même dominent l’Europe), il est étonnant que la chose ait duré si longtemps. Elle était marquée par le sceau du provisoire, mais un provisoire dont on n’arrivait pas à se dépêtrer, du fait entre autres de la menace atomique.
Aussi, l’Europe (l’Union européenne), corollaire du système – et « construction » en chantier depuis près de 70 ans au bas mot ! – est à repenser absolument. Garder des « compétences » européennes (Union européenne, je précise encore) pour les questions financières, commerciales ? Peut-être. Mais pour le reste : mettre en place une alliance diplomatique répondant aux dangers de l’heure (en premier lieu l’agressivité russe – attaque de l’Ukraine, piratages informatiques…) Cette alliance ne serait plus seulement « européenne » (Union européenne) en ce sens qu’elle inclurait bien sûr le Royaume-Uni. Dans un premier temps : France, Royaume-Uni, pays nordiques, et peut-être Benelux ? Dans un deuxième temps, si une majorité stable et favorable se dégage en Allemagne, elle pourrait rejoindre le groupe, d’autres pays encore.

Il y eut déjà en 2003 une occasion de créer un autre cadre sur le continent européen, dans un contexte passablement différent. Allemagne et France s’étaient retrouvées à peu près seules à refuser de soutenir les États-Unis dans leur seconde intervention en Irak, infondée. J’avais alors imaginé que l’on créât, Allemagne et France, des Républiques-Unies. Sur un contrat de dix ans, renouvelable (et le tout approuvé par référendum), on aurait uni les deux pays, indépendamment de l’Union européenne, avec un président et quelques ministères communs (diplomatie, défense notamment). Chaque pays aurait conservé de manière autonome ses fonctionnement et chef de gouvernement, ainsi que divers ministères.
(J'avais à l’époque, via un petit texte, soumis l’idée à quelques éditeurs dont j’avoue ne pas me souvenir du nom…)

NB – Angers, février 2025

Avant même les calembredaines de Donald Trump du 19 février (Zelensky assimilé à un dictateur, etc.), la visite du vice-président américain JD Vance à Munich (Munich!) Nicole Bacharan note à leur propos que nous « ne partageons plus les mêmes valeurs. (…) Ce sont [les propos de JD Vance] le mensonge et la menace déguisés en vertus. Ajoutons l’ultime perversité : après avoir visité le camp de concentration de Dachau, JD Vance insista pour rencontrer les leaders de l’AfD, le parti d’extrême droite allemand dont les affiches reprennent le salut nazi. »
On a là affaire semble-t-il (je n’ai pas étudié ce garçon très en détail, ai entendu de lui quelques extraits de discours…) à de ces gens fondamentalement inaptes à l’analyse intellectuelle un peu poussée. AfD après Dachau ? Ce n’est pas pour défendre le personnage : mais il ne comprend rien à la contradiction que cela sous-entend. Il me fait penser à E. Zemmour à propos, notamment, de Pétain. Sans doute a-t-il lu des livres, en a-t-il écrit (on peut citer son autobiographie, à l’instar de celles des jeunes J. Åkesson et J. Bardella), sans doute peut-il décocher de mémoire toutes sortes d’informations et citations, mais il n’a pas le recul intellectuel, personnel, nécessaire à leur compréhension, leur digestion, leur analyse. Ces gens regardent le monde à travers d’impressionnantes lentilles (ils ont, oui, lu ceci, cela, connaissent tel ou tel chiffre, voire telle ou telle personne…), mais n’en comprennent rien. D’une certaine manière, ils ne vivent pas vraiment à leur époque ; ils ne produisent pas une once de la « substantifique moelle » chère à un Rabelais.

NB – Angers, février 2025 


À Angers, à côté des sculptures de loups (plus haut), il y a un autre monument, place Giffard-Langevin, VOIE BLANCHE, constituée d’un ruban minéral de 64 mètres qui longe la voie ferrée, en souvenir du huitième convoi (821 personnes déportées à Auschwitz le 20 juillet 1942).
On pourrait voir dans les illustrations de ce billet des symboles politiques liés à l’actualité évoquée… Pas vraiment : les loups ne sont pas ici des bourreaux ; on lit sur une plaque à proximité que ce sont des « sculptures animalières, dont les formes tendent à restituer une forme de sérénité dans ce nouvel environnement, de silence. Cette présence muette souhaite convoquer notre relation ancestrale et profonde à la nature. »

NB – Angers, février 2025

Bref, autre chose que du « Drill, baby, drill »…


Nils Blanchard

samedi 4 janvier 2025

Revenons-en un peu à Martin Fahlén, Roelandt Savery, et la dé-coïncidence

Il y a quelque temps déjà, Patrick Pluen, dhôtelien aguerri, m’a envoyé sur Le tableau de Savery les commentaires transcrits ci-dessous (NB).


Le thème de la dé-coïncidence (développé par François Jullien) s’applique bien, peut donner une grille de lecture, au Tableau de Savery.

L'auteur apparaît en effet fasciné depuis son enfance par ce tableau, au point d’y vivre en quelque sorte : Si mes parents se mettaient à parler français, alors je me retrouvais dans la partie sombre de la peinture […] S’il était joyeux, j’étais alors avec les hérons qui s’élevaient vers les nues. (p.7) ; et plus loin : Le tableau, la chambre, le jardin étaient exactement comme des poupées gigognes qui s'emboîtent les unes dans les autres pour ne faire qu’un. (p.75) Il y a adéquation, fusion, coïncidence donc, entre l’auteur, le tableau, la maison…
Le paroxysme de l’adéquation me semble atteint lors de la fabrication du cadre avec son père : encadrer, maîtriser, posséder, délimiter… En même temps, l’auteur cite une phrase du père qui correspond bien au tableau : Ce qui n’est pas légèrement difforme a l’air insensible ; d’où il suit que l’irrégularité, c’est-à-dire l’inattendu, la surprise, l’étonnement sont une partie essentielle et la caractéristique de la beauté. (p.79) Le potentiel de la dé-coïncidence, du descellement est déjà là, mais pas encore intégré par l’auteur ?



Le tableau est près de la perfection, dont les proportions s’approchent du nombre d’or (p.89).
Si le tableau est vendu, la coïncidence subsiste, et le tableau finit par retrouver l’auteur par un hasard inconcevable (p.102). Mais cependant ses animaux ne bougeaient plus, ne me regardaient plus comme autrefois… le tableau était un ami mort. (p.107) Comme le souligne François Jullien, trop d’adéquation mène à la stérilité.
Et survient alors une fissure dans le cadre (p.110-111), le signe d’une séparation, le début d’autre chose en même temps... Je devinai ce qui m’avait empêché d’avancer, et en me libérant… j’allais vers de nouvelles perspectives. L’auteur quitte la fusion, désadhère du tableau, accède à la vie…

Ce en quoi on retrouve ce qu’écrit François Jullien : « De ce qu’une fêlure s’esquisse dans l’ajointement des choses, ou plutôt de ce que cet ajointement attendu, fonctionnel, incidemment se défait, de ce qu’un écart se dessine et, par-là, de ce qu’une adaptation est perdue, une adéquation révolue, quelque chose d’inouï, d’inédit, subrepticement émerge : quelque chose qui n’a pas encore de nom peut commencer de se détacher,  peut commencer de s’extraire de l’indéfini des possibles,  de prendre pied dans l’effectif et d’exister.
Seule une décoïncidence, désolidarisant le soi de cette coïncidence avec soi, peut sauver ce soi promis sinon à l’inertie. Vie du sujet qui, coïncidant avec soi-même comme avec son monde, en suivant le train conforme de sa vie, laisse sa vie s’enliser. »

Version originale du Tableau de Savery.


Patrick Pluen


Triche... - Ajout d’étiquettes du dernier article : Cernay, Julia Eriksson, Helsinki, Finlande. Et du billet du 9 décembre dernier : Notre-Dame de Paris... 

               - Et très bonne année 2025 !

(NB)

dimanche 15 décembre 2024

Norvégiens à Cernay, 1

Le 28 novembre dernier, conférence d’une cinéaste connaissant son sujet (elle est la fille d’un des étudiants en question, mais ça ne suffit pas bien sûr contrairement à ce qu’on croit par ci par là, elle s’est documentée aussi), Elsa Kvamme. Son thème "Les étudiants norvégiens de Cernay (1943-44) : une tentative d'incorporation dans la SS qui a échoué”.

NB - Strasbourg, avenue de la Marseillaise

Venue avec des compatriotes au café Michel à Strasbourg – avenue de la Marseillaise –, elle a fait un tour à la fois personnel et, j’insiste, sérieux, sur la question.

(Ce témoignage-recherche, issu d’une personne de la génération d’après, me ramène à cette autre conférence, à Bisingen, qui m’a amené à parler ici du camp de Westerbork…)

Est intervenu notamment aussi, spontanément du public, Maurice Carrez (auteur avec Jean-Marc Olivier de Histoire des pays nordiques, 19e-21e siècle, Armand Colin, 2023) pour contextualiser cette page de la résistance norvégienne dans l’histoire, l’importance de cette résistance à l’échelle du pays. Une quarantaine de milliers de résistants (à l’échelle du pays…), des pasteurs, des instituteurs, professeurs, qui refusent en masse de prêter allégeance aux nazis.
Face à eux, doublement marionnette car peu estimé somme toute des Allemands, Quisling, et son « Rassemblement national »… Mais le vrai maître de l’occupation était Josef Terboven, avec le titre de commissaire du Reich.



Évidemment, cela ramène à certaines pages du Tableau de Savery (pages 58-66). Il y est question du grand-père (maternel) de Martin Fahlén, ancien ministre norvégien des affaires étrangères, Arnold Raestad (il en a déjà été question ici, voir l’index, à droite…)

Pages 60-61 : « Arnold avait dirigé la radio norvégienne avant la Seconde Guerre mondiale, et il avait fait plusieurs exposés sur les ondes contre le nazisme. Il en prédit très vite l’issue dans une de ses émissions, avec ces mots : « Le gouvernement allemand a décidé une fois pour toutes de se débarrasser de l’État norvégien. Ce sera peut-être plus difficile que ne le pense l’envahisseur. »
Le 9 avril 1940, Märta et lui durent fuir précipitamment. Arnold avait alors 62 ans et Märta 58. Ensuite, au temps de l’exil, Arnold devint l’un des conseillers les plus écoutés du gouvernement en exil.
Il rédigea des lois et organisa des contacts radio avec la flotte de commerce norvégienne pour qu’elle soit intégrée au camp allié et groupée sous une même bannière : Nortraship. Avec plus de 1000 navires, cette compagnie devint la plus grande du monde, et eut une certaine part dans l’issue de la guerre. Il eut en plus la responsabilité du transport de l’or et fut pendant les années de guerre le chef de la banque norvégienne à Londres. La réserve d’or devait être évacuée de Norvège dans le plus grand secret, en partie sur des bateaux de pêche. »

Johannes Grenness, capture d'écran


Quant aux étudiants de Cernay, un article de Claude Mitschi, dans une revue « Le Courrier du Mémorial » (liée au mémorial du Schirmeck, dont une association était par ailleurs organisatrice de la conférence du 28 novembre à Strasbourg), pages 22 à 35 d’un numéro d’avril 2019, offre un panorama intéressant et sérieux sur cette étrange page d’histoire.

Petit résumé chronologique des événements : le 30 novembre 1943, 1200 étudiants norvégiens sont raflés à Oslo. (La Norvège est occupée par les nazis depuis le printemps 1940, son gouvernement légal en exil.) Certains d’entre eux étaient par ailleurs résistants, mais ce n’est pas à ce titre qu’ils ont été arrêtés ; l’université norvégienne était remuante, et Terboven crut faire coup double en matant les étudiants et en espérant en faire en même temps des SS, mais son initiative provoqua des protestations importantes (en Suède, par exemple) et mécontenta sa hiérarchie.
Les étudiants refusèrent l’« offre » d’intégrer la SS et la plupart des étudiants sont d’abord envoyés dans un camp de Stavern (fjord d’Oslo). 500 d’entre eux environ sont très vite relâchés.

Les plus de 600 restant vont former deux groupes : un premier (291 étudiants) part pour l’Allemagne le 9 décembre 1943, un deuxième (353 étudiants) le 7 janvier 1944.

Sigmund Strømme, cité par Claude Mitschi, se souvient bien plus tard « des lumières le long des côtes de la Suède, mais personne n’osa prendre le risque de se jeter à l’eau. Il faisait trop froid, nous n’avions aucune chance de nous en sortir. »
Peut-être ces côtes étaient celles du Bohuslän, où je me suis souvent baigné, depuis ma tendre enfance, mais, il est vrai, en été…

Johanness Grennes, capture d'écran


Le premier groupe se retrouve à Cernay (Sennheim pour les Allemands), qui était par ailleurs un SS-Ausbildungslager (centre de formation SS, où se côtoyaient les volontaires de plusieurs nationalités). Parmi eux, les malades sont envoyés dans divers hôpitaux militaires, les récalcitrants aboutissent à Bitschwiller-lès-Thann, pour travailler dans une usine.

Le deuxième groupe est d’abord dirigé vers Buchenwald (13 janvier). Après une première période où ils sont traités comme des déportés « ordinaires », ils connaissent ensuite un sort privilégié, et reçoivent des cours de professeurs de l’université d’Iéna.
Entre juillet et octobre 1944, ils finissent par rejoindre Cernay.


À suivre.


Nils Blanchard


Triche. Je suis assailli d’étiquettes sur mes derniers billets : suis obligé de rajouter celles-ci, du dernier (9 décembre) : Dixikon, Thomas Nydahl, Paris, France Culture.
Et certaines manquent, qui paraîtront au billet suivant. 

dimanche 25 août 2024

De la tuberculose, II

Où que l’on se tourne, pour peu qu’on s’intéresse un peu aux quinze – vingt décennies qui ont précédé la Seconde Guerre mondiale, et encore un peu après, on bute sur cette maladie, quel que soit le nom qu’on lui donne… Aussi dans les pays du Nord.

E. Munch, l’enfant malade (II), Wikipedia.
(Munch qui apparaît aussi dans Le tableau de Savery)

Étrangement, on retrouve ce thème dans un récent « clip » – et une récente chanson – de Mademoiselle K, déjà évoquée ici. Les paroles seules ne nous amèneraient pas forcément à penser à la tuberculose, même s’il est question de « chloroforme », d’« ennui »… de mort…

Les images du clip, en revanche, sont troublantes (un lit de fer ancien, tout ceci au bord de la mer, le maquillage marquant les cernes de la chanteuse…)

Mademoiselle K, capture d'écran


Les temps de crise sanitaire, relativement récemment, se sont étrangement rapprochés de ceux où l’on luttait, contre la tuberculose. Ouvrir les fenêtres, ne pas cracher et autres règles d’hygiène…
Dans un certain sens – très différemment bien sûr –, les périodes de confinement, de restrictions diverses… ont ménagé de nouvelles façons d’aborder la réalité, qui ont traumatisé certaines personnes et, au contraire, paradoxalement libéré d’autres de chaînes anciennes. Ainsi a-t-on assisté à des évolutions professionnelles, personnelles, à des retrouvailles avec des aspects de la vie oubliés (lecture, paresse, jardinage, méditation, que sais-je…)
C'est d’ailleurs dans la chanson de Mademoiselle K, dont l’album est aussi un album post-covid… « Est-ce qu’il faut qu’j’change de vie ?... »

NB - Croquis machinaux pendant la pandémie


Et une autre chanson de l’album nous ramène – en se tirant un peu les cheveux, dont je ne dispose guère quant à moi – à La montagne magique, c’est Les Trains.
C'est en train que le bon Hans Castorp arrive, de son Hambourg maritime et bourgeois, à la montagne de Davos (p. 14, Livre de poche, traduction de Maurice Betz) :

« Il vit que l’ascension avait pris fin. Le point culminant du défilé était franchi. Au milieu de la vallée plane, le train à présent roulait plus agréablement.
Il était huit heures environ, le jour durait encore. Un lac parut dans le lointain du paysage ; son eau était grise, et les forêts de pins montaient, noires, au-dessus des rives et le long des pentes, se clairsemaient, se perdaient, ne laissant qu’une masse pierreuse de nudité embrumée. On s’arrêta près d’une petite gare, c’était Davos-Dorf (...) »

Et outre les trains, il y a aussi des ascensions, dans ce dernier album de Mademoiselle K (qui date déjà d’il y a plus de deux ans…)

« Trafiquante de crêtes / extractrice de sueur / cracheuse de poumons / marcheuse cicatricielle / CIEL »

(Le bleu des masques?)


Nils Blanchard

mercredi 19 juin 2024

Noms de Zeus ! – Temps, idées, Grèce

Je connais un ensemble de communes reliées à un collège, où le vote extrême droite dépasse allègrement les 50 %, lors même que les équipements publics y sont largement supérieurs à ce qu’on trouve ailleurs en France, que le taux de personnes d’origine étrangère y est plutôt faible, la criminalité itou sans doute…


Et je sais aussi que tous les enfants du bassin – hormis une année pendant la pandémie, et ceux d'un des villages rajouté plus récemment à l'ensemble – ont bénéficié d’une visite du site de l’ancien camp de concentration du Struthof (le KL Natzweiler), depuis au moins vingt à vingt-cinq ans, plus sans doute, visite faite, pour autant que je puisse en juger, par des professeurs sérieux.
Difficile de ne pas se poser des questions ; qu’est-ce qui a été manqué ?

(Du reste, rien n’est absolument simple bien sûr. Le Rassemblement national n’a-t-il pas déclaré le 21 mai dernier qu’il ne siégerait plus avec l’AfD allemande dans son groupe du parlement européen au motif d’« une flopée de déclarations visant à réhabiliter la SS, tenues par la tête de liste de l’AfD pour les européennes du 9 juin » (information de Libération) ?)

NB - Musée Michaelis, juin 2024


Est-ce simplement le fait que l’« on » donne trop la parole à n’importe qui, que de la sorte toutes les paroles s’équilibrent (via les réseaux « sociaux »), l’anonyme, l’aviné, le jaloux… y ont en apparence autant de poids que le professeur qui a consacré plusieurs années de sa vie à faire des études difficiles, que le scientifique qui utilise un langage que les « contradicteurs » de ces réseaux n’entendent pas (aux deux sens du mot).
La solution : l’interdiction, la censure ? Le professeur, le scientifique sont précisément allergiques à ces procédés qui fleurent (pas si bon) certaines dictatures de l’est du monde. Ils pourraient citer Voltaire à qui mieux mieux, qui écrit à propos du Contrat social de Rousseau – brûlé à Genève :

« Si ce livre était dangereux, il fallait le réfuter. Brûler un livre de raisonnement, c’est dire : nous n’avons pas assez d’esprit pour lui répondre. »

Et de poursuivre : « Ce sont les livres d’injures qu’il faut brûler et dont il faut punir sévèrement les auteurs, parce qu’une injure est un délit. » (Idées républicaines, 1762.)

Oui, mais encore faut-il qu’on puisse se battre à armes égales contre ces raisonnements : et pas mouliner dans le vide contre des pseudonymes, des menteurs…

NB - Musée Michaelis, juin 2024


NB - Musée Michaelis, juin 2024


Bon, mais pourquoi ces illustrations me demandera-t-on ?
Cela vient d’une visite (avec des élèves) récente du Musée Adolf Michaelis, au Palais universitaire de Strasbourg. Comme je l’écrivis au dernier billet, il s’agit d’une sorte de ricochet de mémoire : l’histoire grecque – c’est surtout d’elle dont il est question dans ce musée, avec notamment des plâtres de la frise des Panathénées – m’est devenue assez lointaine. Je retrouvais pourtant mes marques. Et indépendamment du plaisir à fréquenter cette culture : n’est-elle pas au cœur de notre politique, de notre politesse ?

NB - Musée Michaelis, juin 2024

Ça me ramène au Tableau de Savery, de Martin Fahlén (traduction de votre serviteur ; cf. page de ce blog, en haut, à droite – pardon, je ne le fais pas exprès…) L’auteur rencontre, par hasard, à deux reprises, une collègue de travail dans des musées en Grèce, d’abord à Athènes, puis à Egine. Cette seconde fois, la rencontre a lieu devant une statue d’éphèbe retrouvée par des pêcheurs au large de Marathon en 1925 : 

« (...) cette répétition fortuite du même événement m’a fait comprendre que la sensation du temps peut se raccourcir, ainsi des sculptures grecques, céramiques, qui semblent comme du pain frais d’hier. » (P. 101.)

NB - Musée Michaelis, juin 2024


Nils Blanchard

Arch(r’)ives / On me dira…

Déménagement de galerie d’artiste – une emmerdeuse, certes… –, inventaire de bibliothèque d’écrivain… Ça, on jette, tu prends ? Eh, bon an m...