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jeudi 17 juillet 2025

Et soudain les fantômes reviennent

Une petite série de billets de ce blog met les fantômes en tête de gondole, pour ainsi dire. La dernière fois, c'était en lien avec la nudité. Là, ce serait plutôt du côté des lieux qui plient face à la mercadence, ou à une certaine modernité ?
(Oui, quand j’aurai de la place, je rajouterai l’étiquette « vieux con ».) 


Il a déjà été fait mention dans ce blog du livre Le pays où l’on arrive un jour, paru aux éditions Invenit, avec c’est vrai des illustrations de Julie Faure-Brac, avec aussi quelques pépites.
Ainsi il me faut citer la fin du texte de Roland Frankart, qui lui-même cite Hubert Juin (page 11) :

« Dans bon nombre de ses romans, un lecteur familier de la région peut situer certains de ces lieux [dhôteliens, donc] (…). Dans d’autres, c’est moins évident (…) Sa cartographie romanesque [à André Dhôtel] ne coïncide que très approximativement avec la réalité de son pays ardennais. (…)
L'Ardenne d’André Dhôtel n’est plus vraiment celle de notre XXIe siècle (…). Il y a cinquante ans, Hubert Juin écrivait déjà : “Le lecteur d’André Dhôtel remarquera qu’en quittant le livre pour l’Ardenne réelle, il découvre un paysage défiguré. Il en va ici comme partout : l’avidité mercantile souille la parole des lieux et détruit la géographie du poème. Il n’empêche qu’un pays, qu’une contrée, qu’une ville mettent longtemps à mourir. On les jette bas, on les bouscule, on les modifie, mais il suffit d’un accord furtif de l’air et du regard pour que le site d’aujourd’hui soit envahi par le fantôme (…) du site d’hier.” »

Nous y voilà. Et l’histoire parfois (j’entends par là celle avec un grand H) est aussi histoire de discussion avec des fantômes.



C'est ce qui apparaît dans le livre d’Emmanuel de Waresquiel, Juger la reine (Tallandier, 2016), sur le procès de Marie-Antoinette.
À la fin du livre, dans la postface – quelle mouche le pique ? – voilà que l’auteur évoque les lieux d’archives (pages 278-279) et :

« Aujourd’hui, la partie contemporaine des Archives nationales est conservée dans la banlieue parisienne, à Pierrefitte-sur-Seine. (…) On prend la ligne 13 du métro et on débouche en face des bâtiments de l’université de Saint-Denis. Ah ! Les banlieues d’autrefois. Lorsque j’étais enfant (…). Cela ressemblait encore à ce qu’on lit dans la Recherche, lorsque Robert de Saint-Loup va rendre visite à sa maîtresse dans le pavillon de pierre meulière d’un village dont on ne sait pas le nom. (…) Des poiriers, des pommiers, des cerisiers, tout un univers de maraîchage et d’horticulture où l’on devinait comme la trace de ces folies anciennes qui servaient de villégiatures aux financiers ou aux maîtresses du roi.
À Pierrefitte, cette banlieue-là, de pavillons et de jardins a disparu. »

Eh, que voulez-vous. Financiers et maîtresses, titre d’un roman, non ?

De Waresquiel poursuit : « Des séries de cubes et de rectangles. On a quitté les confins improbables des banlieues de Gracq à demi envahies par la forêt. »

NB - Haguenau, juin 2025

Proust, Gracq, bien sûr. L’auteur aurait pu évoquer aussi Le ciel du faubourg, d’André Dhôtel (eh ! Ne retombons-nous pas sur nos pattes?)
Il est un ouvrage vaguement collector peut-être, compte-rendu d’une série de conférences lors des journées Littérature en Lagast ; je parle du Cahier n° 8, consacré à André Dhôtel bien sûr (en 2016) (où je commis quant à moi de longues réflexions sur la géographie passablement erratique de l’auteur). Philippe Blondeau, lui, évoqua le faubourg, dans un texte de « tentation de définition d’un lieu dhôtelien ». On y lit (entre autres, entre autres…) page 63 :

« Lieu privilégié d’un certain égarement, le faubourg se caractérise, plutôt que par une situation précise, par une poétique des lieux, un certain sentiment d’étrangeté, l’impression d’être ailleurs, là où les repères de la ville s’effacent ou se brouillent. »

Quelle impression aujourd’hui. Cubes, rectangles et fantômes ; un tout autre égarement.

Mais quant aux fantômes, et dans sa postface, toujours (page 286), Waresquiel y vient, ou presque, après nous avoir promenés dans différents lieux d’archives :

« Dans l’introduction à son Histoire de France, Michelet convoque toute la galerie des rois et leur parle comme s’il les voyait. On peut dialoguer avec des ombres. (…) Ce sont des conversations utiles. On y apprend des choses sur le temps qu’il fait, sur le temps qui passe et sur celui qui ne passe pas (…) »


Nils Blanchard


Ajout. On en avait un peu parlé: publication en Suède d’une nouvelle traduction des Liaisons dangereuses de Laclos.
Bon, mais Jenny Högström de noter (dans le Göteborgs Posten du 28 juin :

« (...) på det stora hela har Jan Henrik Swahn lyckats med den äran med sin nyöversättning till svenska – den första på 70 år – utan att det låter krångligt eller konstlat. Han har ju tjuvtränat med att översätta Madame de Staël. »

« (...) dans l’ensemble, Jan Henrik Swahn [le traducteur] a franchi avec les honneurs l’étape ded cette nouvelle traduction – après 70 ans – sans qu’il y ait quoi que ce soit de compliqué ou d’affecté. Il est vrai qu’il s’est entraîné en traduisant Madame de Staël. »

Et de Madame de Staël, E. de Waresquiel parle, évidemment, dans son livre…


samedi 14 juin 2025

Écrans et vélos (électriques) / Égarement

Je me fais le plus en plus l’effet de vivre au milieu de zombies (moi qui ai pourtant tendance à être passablement distrait, à ne pas reconnaître des gens dans la rue, ce qui m’a parfois été reproché).
Zombies ?

NB - Mont-de-Jeux, mai 2025, devant l’ancienne maison d’André Dhôtel

 Des gens aux yeux fixés sur leur écran de « téléphone », ou (au téléphone réellement alors – ou pas), sans cesse en conversation. Zombies, oui, en ce sens qu’ils sont sans cesse en un autre monde, qui ne saurait être partagé avec celui des autres autour d’eux. Un ailleurs purement personnel ; la chose est bien trouvée. C’est sans doute ce qu’Arnauld Le Brusq veut dire quand il parle de « l’axiome ultime du capitalisme intégral » (blog Terre-gaste, le 1er mai dernier) :

« Depuis lors, le tour de force des opérateurs de téléphonie mobile aura été d’imposer à chaque Terrien ou presque la greffe d’un appareil soi-disant intelligent et d’ainsi transformer l’espace public en une gigantesque cabine privée à ciel ouvert. (…) Désormais, ils vont – les Terriens – le regard baissé vers l’écran, dans l’attitude de la soumission, titubant dans la rue, accros fascinés par les contenus en ligne. Réfléchissant au business model de la drogue, l’écrivain William Burroughs a sans doute formulé l’axiome ultime du capitalisme intégral, auquel ressortit la solvabilité de l’attention numérique : The junk merchent does not sell his product to a consumer, he sells the consumer to his product.” »

Jusque dans les piscines où des parents accompagnent leurs enfants, les premiers n’arrivent pas à se détacher de la visqueuse « communication » numérique. Andreas Granath racontait, en août 2024 dans le Göteborgs Posten, ce qu’il en était à Hambourg :

« Föräldrar som stirrar på sina mobiltelefoner i stället för att hålla koll på sina barn har blivit ett växande problem i tyska badhus.
I Hamburg sätter man nu hårt mot hårt – och kastar ut föräldrar som inte kan slita sig från sina telefoner. »

« Dans les piscines allemandes, le problème des parents qui surveillent plus leurs écrans de téléphone que leurs enfants est de plus en plus important.
À Hambourg on emploie désormais les grands moyens – on exclue les parents qui n’arrivent pas à se détacher de leurs téléphones. »

NB - Mont-de-Jeux, mai 2025, devant l’ancienne maison d’André Dhôtel 

Mais encore : ces vélos qui roulent de plus en plus sur les trottoirs. Quand on est piéton, difficile du coup de ne pas assimiler ces véhicules – de plus en plus motorisés ; dans certains cas, on conjecture que les gens (dûment casqués, tout juste s’ils n’ont pas une lance ou un fusil) qui sont perchés dessus ne se risqueraient pas à pédaler de la sorte si ce n’était le cas – à des panzers, tels les 4x4 ou « pick-up » qu’on croise sur les routes. Des panzers light.

« Partagez la route!! » pensent-ils (sur des trottoirs…) en voyant les piétons à qui ils en refusent, précisément, le partage.
Moi qui suis distrait… Une que j’ai obligée à dévier de sa trajectoire m’a lancé, rageuse : « Il faut regarder à gauche et à droite ! »
Plaît-il ?
Des policiers, s’il y en a à proximité, n’interviendront pas. (Et tant mieux du reste.)
Plus le droit de rêvasser, de regarder une vitrine, un arbre, de discuter avec quelqu’un… DROITE ! GAUCHE !

Ces gens sont des anti-promeneurs (lors qu’ils se parent d’attributs écologistes et de « cool attitude »).

NB - Mont-de-Jeux, mai 2025, devant l’ancienne maison d’André Dhôtel

On pense avec nostalgie au regretté Benoît Duteurtre (dans En marche !, 2018, Folio, p. 110-111). Ça se passe en Rugénie ; une certaine Mélanie semble plus humaine que d’autres dans ce pays d’exemplaires adaptés – évidemment, c’est une emmerdeuse… :

« Mais une fois de plus, cet après-midi, elle comptait se distraire en s’attaquant à ses ennemis favoris.
Elle ne tarda pas, d’ailleurs, à repérer un spécimen, juché sur la selle de son vélo dans un équilibre approximatif. Penché sur un téléphone, il bavardait tout en agrippant son guidon pour déambuler tant bien que mal, au risque de renverser un passant. À cinquante mètres de distance, Mélanie effectua un rapide calcul avant d’amorcer le mouvement qui lui permettrait d’obstruer l’unique voie dégagée pour cet être malfaisant. (…) »

Il faut préciser que cette Mélanie est en fauteuil roulant…

Et cependant des « voies vertes » cyclables, aux confins du Dhôtelland, ne seraient pas pour me déplaire. Je ne suis pas un anti-vélo ; mais avec antivol du droit à la distraction, au rêve.

N'en déplaise à certains – Martinien sera d’accord avec moi je crois –, loin des uniformisations individualisées et des priorités conquérantes, les distraits sont des scientifiques

subtils

de l'égarement.

NB - Mont-de-Jeux, mai 2025, devant l’ancienne maison d’André Dhôtel

Mais quant à la vie écranisée (ce n’est certes pas l’endroit où dire cela) : on a l’impression que les gens font de plus en plus semblant de vivre.

Mais le texte du trottoir (peint par Roland Frankart) ? Il est tiré de La chronique fabuleuse (d’André Dhôtel évidemment), « Le champ », page 29 de l’édition du Mercure de France (préfacée par Jean-Claude Pirotte), qu’on se le dise… :

« Avant de nous promener sur les routes, Martinien, il faut nous envelopper d’éternel. On dit que c’est la chose la plus simple du monde.
Mais nous avons réservé notre enthousiasme pour le vent, l’amitié du jour, le bruit des volets qui s’ouvrent. À notre tour nous allons inventer la vie, prêts à déplorer nos erreurs et à pâtir, et cependant de retrouver toujours sur l’asphalte le reflet fidèle de l’immobilité des cieux. »


Nils Blanchard


Triche : étiquettes rajoutées du dernier article : Le Louvre, Rodolphe II.

lundi 7 avril 2025

Guerre, Héloïse, et poèmes inédits de Dhôtel – Citations

J'ai comparé des époques, fait souvent allusion ici aux débuts des années vingt. Et on pourrait parler des trente. Autres sujets ici, mais on en revient pourtant, étrangement, à la guerre.
Puisque l’on parlait de Céline… Mais aussi, et d’abord, lien à de récentes publications de La Route inconnue (lien de ce blog, à droite de l’écran, version ordi, pas smartphone, etc.)



 Il y a eu d’abord le dernier Cahier André Dhôtel (n° 22, La guerre, le mal, La Route inconnue, fin 2024), on a en déjà parlé ; j’y ai écrit deux textes : un long « Mars » et un plus court « La guerre dans L’Homme de la scierie », celui-ci écrit plus vite (mais mieux, sans doute – le premier a été fait en grande partie pendant le confinement ; on avait du temps dans un certain sens, mais un autre temps…) 
Bon, mais là n’est pas le propos. Le thème, néanmoins, bien sûr : la guerre.




En relisant l’introduction d’Héloïse à son recueil – paru, c’est un hasard ; est-ce un hasard ? Avez-vous dit « hasard » ? – à peu près en même temps que le cahier Dhôtel, L’Embrasement des siècles, on est frappé, immédiatement, par le thème sous-jacent de la guerre.
Les cinq premières lignes :

« Je m’appelle Héloïse.
Ça veut dire Bois robuste.
J'ai survécu au feu.
Électrosensible, je vis en exil,
Prisonnière à ciel ouvert (…) »

Robustesse, survivance, exil, prison (ou camp)…

Quelques lignes plus loin, une citation de Théophile de Viau : « Il faudra qu’on me laisse vivre / Après m’avoir fait tant mourir. »

Quelques lignes après, un poème d’André Dhôtel.



Il s’agit là d’un texte cité çà et là dans le Le soleil du désert (Gallimard, 1973) :

« Tu suivras la musaraigne
jusqu’à la lisière des pins.
Tu suivras le faucon
jusqu’aux confins du désert.

Enfant perdue tu retrouveras
la vie dans les lieux sans vie,
l'amour sur la terre sans amour,
et sûrement le paradis
plus loin que la lumière sauvage. »


Et voilà que vient de paraître le soixante-huitième bulletin de la Route inconnue. Il est consacré en partie aux 70 ans du Pays où l’on n’arrive jamais (où l’intrigue se noue du fait de la guerre ; le personnage d’Hélène étant adoptée lors qu’on croit – à tort – sa mère morte ou mourante pendant l’Exode).
Là, Roland Frankart a aussi tiré des archives de Charleville trois poèmes inédits de Dhôtel. Le troisième :

« Graffitis imaginaires (Grèce)

Je suis un mauvais poète
indigne de Pindare.
On m’a mis au dernier rang
à la procession des Panathénées.
Jamais on ne me choisira
pour les concours olympiques.
J'aime le ciel bleu
mais le ciel bleu n’est pas à la mode.
Mortel et déjà mort sans doute,
ombre d’avant les ombres,
mais le plus merveilleux
c'est que n’étant rien, mais rien,
les convenances obligent
encore à être discret
par simple amour de la loi d’or
des naissances promises.
Gens du futur, je bois un peu
d'hydromel ou de vin
et je n’aime pas du tout
le service militaire. »

Eva Blanchard (détail)

Céline là-dedans me direz-vous (outre les titre et thème du roman retrouvé) ?
On en reparlera, mais allez, un aperçu ; les premières lignes (Gallimard, 2022) :

« Pas tout à fait. J’ai bien dû rester là encore une partie de la nuit suivante. Toute l’oreille à gauche était collée par terre avec du sang, la bouche aussi. Entre les deux y avait un bruit immense. J’ai dormi dans ce bruit et puis il a plu, de pluie bien serrée. »

Eh, mais j’oubliais ; dans l’introduction d’Héloïse Combes, entre Viau et Dhôtel, cette citation d’Alejandra Pizarnik :

« J'ai enduré des jours de bête.
Le vent et la pluie m’effacèrent
comme un feu, comme un poème
écrit sur un mur. »


Nils Blanchard


Ajout. Étiquettes du dernier billet: Karlshamn, Suède, Paris.

vendredi 20 décembre 2024

Nord(s), dhôteliens et autres

J'ai évoqué la publication récente (novembre 2024) du Cahier André Dhôtel n° 22. Deux textes de votre serviteur : « Mars » (la guerre dans la vie d’André Dhôtel) et une étude sur « La guerre dans L’homme de la scierie ». Bon, mais bien d’autres choses encore, entre autres un extrait (les années de guerre) de la correspondance de Dhôtel avec Pierre Leprohon.

A. F. van der Meulen, Le siège de Lille (Wikipedia)

Or comme le note Roland Frankart dans son introduction à ces lettres, c’est à Gravelines, près de Saint-Omer (et entre Calais et Dunkerque) en 1924 qu’André Dhôtel a rencontré Pierre Leprohon, qui a été en fait son premier éditeur. Et homme d’art, de cinéma, Pierre Leprohon a été aussi un homme de revue (Le Rouge et le Noir aux éditions desquelles Dhôtel a publié son premier livre.

D'autres revues encore ; Corymbe, Cinémonde

Ce séjour de Dhôtel dans le Nord (six mois) a fait l’objet d’un livre récent.



Cela – la guerre, et des revues – me ramène à un tout autre sujet, à ce colloque qui a eu lieu à Paris (à l’Inalco) en novembre 2021, de l’Association pour les Études nordiques : « Entre Scandinavie et Baltique orientale ».
J'y évoquai la revue Sovjet Estland, petit journal hebdomadaire de propagande édité pendant la première et courte occupation soviétique de l’Estonie (automne 1940 à l’été 1941) par le Parti communiste de la province de Läänemaa, région du nord-ouest de l’Estonie, édité à TallinnLes actes de ce colloque devraient paraître bientôt dans la Revue nordique (en lien de ce blog, les liens, à droite…)
Or en attendant, le dernier numéro (numérique) de cette revue porte sur le thème de la solitude et de la nature.

Y est publié un texte (traduit par Camille Deschamps-Vierø) de Fridtjof Nansen, « Friluftsliv », discours prononcé en juin 1921 – date de naissance d’Elmar Krusman – lors d’un rassemblement de l’Association Norvégienne de Randonnée Pédestre pour les écoliers. (On est trois ans avant la rencontre entre Pierre Leprohon et André Dhôtel ; et tous les deux étaient des marcheurs, un peu différents : Dhôtel, un promeneux, flâneur, Leprohon : quelque chose d’un randonneur…)

Nansen en vient très vite à des changements en faveur de la nouvelle génération :

« Il existe désormais une toute nouvelle perception du sport et de sa valeur, une accélération sans précédent dans son essor et sa popularité auprès de la jeunesse de Norvège. C’est tout particulièrement le ski qui a ouvert la voie, et c’est là que la différence avec ma jeunesse est particulièrement frappante. Je me souviens que je pouvais aller skier dans la Nordmarka et retrouver les traces que j’y avais laissées quatorze jours auparavant. Aujourd’hui, je pense qu’il ne faudrait pas attendre longtemps avant qu’il ne devienne difficile de les retrouver. Mais peut-être qu’il n’y a pas que du positif dans cette évolution. Il est possible qu’elle ait engendré trop de compétition sportive au détriment du simple exercice physique ; trop de « records » et de spécialisation. »

NB - Auvergne


Difficile de ne pas suivre du regard certain sport actuellement très en vogue, d’autant plus quand on lit un second avertissement de Nansen :

« À mon avis, un autre aspect de la vie sportive contemporaine a pris trop d’importance, et il s’agit de son caractère grégaire.
Tout se passe comme si l’on ne pouvait plus faire de sport sans attroupement. Il faut des clubs et des associations, des compétitions sportives, des rencontres régulières en société et dans des chalets.
Mais une composante importante du sport devrait être la friluftsliv : s’éloigner des foules, de la course incessante, du bruit confus où nous passons l’essentiel de nos vies pour nous retrouver dans la nature, dans l’immensité des grands espaces. Voilà à mes yeux le cœur de la friluftsliv. »

Friluftsliv, vie en plein air mot à mot, s’opposant explique Nansen à la vie des villes, où les êtres humains vont essentiellement d’un bâtiment à l’autre, d’une boîte à une autre.

NB - Auvergne


Bon, à rebours de ce qu’il annonçait au début de son article, l’explorateur se fait un peu vieillard grincheux. Néanmoins, je ne puis m’empêcher de trouver de ses propos assez adaptés à nos temps aussi :

« Mais si les jeunes ne recherchent pas les grands espaces et l’éloignement de cette vie ordinaire, ce n’est certainement pas par manque d’attrait. Bien au contraire. C’est plutôt parce que la plupart d’entre eux suit simplement le même troupeau que les autres, et qu’ils ne savent pas comment s’en échapper, ni combien il est en réalité facile d’apprendre à se débrouiller par soi-même en dehors des sentiers battus – ils pensent que c’est une affaire coûteuse et compliquée. Mais celui qui a goûté une fois à la vie libre, sans entrave, indépendante de tout et de tous, celui-là ne retourne pas facilement dans le troupeau. »

Ce texte interroge au vu de ce refus évoqué au billet précédent, refus de masse, des étudiants norvégiens d’entrer dans la SS, de la Norvège en général de se plier au joug nazi.
Question… d’éducation, peut-on se demander ? La question fut posée lors de cette conférence avenue de la Marseillaise. J’en touchai mot quelques mois plus tôt aussi à mes étudiants. On en reparlera.


Nils Blanchard

jeudi 4 avril 2024

Etiquettes - marges / Matin, clairière

Ce blog est emmarginé d’étiquettes, placées au fil des billets. J’en avais trop aux deux derniers, et je sais que j’en aurai trop aussi au prochain.

NB - avril 2024 ; pas le matin

Alors prenons le temps de les mettre en cet article de circonstance.

Il me permet de relever une citation en quatrième de couverture de L’homme de la scierie d’André Dhôtel, aux Éditions Sous le Sceau du Tabellion. Elle est de Jean Grosjean :

« Si le monde de Dhôtel est marginal, il s’agit d’une marge plus grande que la page. »





On étiquette de plus en plus les gens, et de moins en moins les choses. Les hôtels (beaucoup d’entre eux) n’affichent plus de prix fiables aux voyageurs : les tarifs sont « négociés » en amont de quelque logiciel de commerce par internet. Les trains (pour rester dans le domaine des voyageurs – parmi lesquels peuvent se trouver quelques marginaux), n’en parlons pas. Tout est fait pour décourager quelqu’un d’en prendre un à une première gare venue, pour une première destination à découvrir. Quasiment plus de guichet ; il s’agit de prostituer sa civilité auprès de machines souvent défectueuses ou, mieux encore – pire, donc –, d’endoigter l’écran luminescent de quelque smartphone.

Là, il faudra que je rajoute « vieux con » dans les étiquettes ; si j’ai la place.


Pour en revenir à la marge (assez peu fréquentée d’ailleurs ai-je l’impression) de ce blog, étiquettes donc, liens à d’autres blogs, d’autres pages… ne peut-elle faire penser à une clairière ?

Retour à Jean Grosjean, La lueur des jours (qui est aussi le nom d’une association de ses amis ; Gallimard, 1991, page 117) :


CLAIRIÈRE

Quelle merveille en haut du bois
qu’une clairière tout près du ciel.
Les grandes ombres du matin
dorment encore sur la rosée.
Jamais facteur n’est monté
porter jusqu’ici des lettres.
Les bruits du vallon n’arrivent
que filtrés par des brouillards.
Mais sous un épais feuillage
le pivert frappe un tronc proche.

(Jean Grosjean, donc.)


Nils Blanchard


Rattrapage d’étiquettes, donc : Du dernier billet : Suède, Montier-en-Der, Donald Trump.
                                                   De l’avant-dernier : Rachida Dati, Suisse.
                                                   Du prochain : La Baule, Georges Moustaki, Roland Frankart, Sainte-Soline.  


vendredi 22 mars 2024

La passion de la vie était plus grande…

 Roland Frankart évoque Patrick Reumaux écrivant, à un auteur à qui il refusait un entretien, qu’ « en vieillissant j’ai de plus en plus tendance à me prendre pour le chat qui s’en va tout seul ».
C'est dans un texte disponible ici, et sur quoi il n’y a guère à redire.

NB - février 2024

Mais il se trouve que j’ai revu récemment un chat de rue auquel je suis passablement attaché, et que je croyais disparu. Je le surnomme la panthère, à cause de sa démarche élancée. Je ne l’avais plus revu depuis mon retour des vacances de Noël – via Fontevraud et d’ailleurs de ça aussi on reparlera…

NB - février 2024

Il est là – timide, aux aguets, même ronronnant sous les caresses… – depuis que je me suis installé à cet endroit et, sans être superstitieux, songeant à aller un jour peut être proche ailleurs, je me disais, bien malgré moi, que sa disparition serait un signe… Non. Je l’ai aperçu à nouveau en rentrant à la nuit, déboulant d’un bosquet.

Couverture du bulletin de la Route inconnue

André Dhôtel (signant un livre) et Patrick Reumaux


Bon, mais les dates de Patrick Reumaux seront donc : 1942-2024 ; inversion des deux couples de derniers chiffres.
Je me faisais cette réflexion anodine, et me disais qu’il y avait le même type d’inversion avec 1948 et 1984, ou 48 et 84 – on y reviendra –, la revue, sur laquelle j’ai un peu travaillé récemment encore (chut… Je n’avais pas le temps), et dont il a été un peu question dans ce blog. (L’index… toujours l’index, à droite, version ordinateur : il suffit de cliquer sur les mots qui ont été « étiquetés » sur ce blog…)

Et voilà que farfouillant vaguement sur le net, je tombe sur cette trace de rediffusion sur France culture d’un texte de Patrick Reumaux, précisément. « Trois morts annoncées » (bigre!) (Réalisation : Laure Egoroff, conseillère littéraire : Laurence Courtois.) Et c’est présenté ainsi :

« "N'y a-t-il pas deux catégories d’écrivains, écrivait Charlotte Brontë en 1848, l’auteur et le faiseur de livres ? Et le dernier n’est-il pas plus prolifique ? N’est-il pas, en vérité, merveilleusement fécond ? Mais le public, et même l’éditeur, font-ils grand cas de ses productions ? Ne s’en lassent-il pas, tous les deux, avec le temps ?"
On entendra ici les voix des Brontë à l’instant le plus présent de la vie celui de la mort. Branwell, remontant pour la dernière fois vers le Presbytère, titubant et braillant une chanson à boire, Emily détournant à contrecœur ses yeux mourants de la lumière du soleil, Anne, la benjamine, se faisant transporter jusqu’à Scarborough pour s’éteindre devant la mer. (…) »

NB - février 2024

1848, donc.
(Bon, par contre, l’émission n’est plus disponible à la réécoute. Sous le Sceau du Tabellion, à nouveau, on trouve en revanche une traduction, par Patrick Reumaux, d’Emily Brontë.)

130 ans plus tard, dans une émission donnée à la radio suisse de 1978, donc, André Dhôtel :

« (…) Il était impossible de dire, si vous voulez, que ce garçon [c’est de Patrick Reumaux qu’il est question] pouvait être écrivain mais je l’ai compris parce que justement il s’intéressait plus au sujet dont il parlait qu’à ce qu’il écrivait. Il s’intéressait lui-même au bois, à la chasse, au piégeage et évidemment aux jeunes filles mais on sentait que la passion de la vie, si vous voulez, était plus grande que celle de l’écriture. C’est ce qu’on oublie toujours. »

Bon (il faut que j’arrête avec ces « Bon... », faux-bonds…), mais je parlai en cours à l’université (eh : je ne dirai sûrement pas si souvent « Je parlai en cours à l’université » – du reste, Patrick Reumaux, évoquant sa carrière de maître de conférence : « Quel gâchis »…) des Pays-Bas qu’on pouvait, par certains aspects – mais pas tous… – inclure dans les pays nordiques… Et dans Maison noire, Patrick Reumaux évoque, entre autres, entre autres, la reine Christine, pas gentille avec Descartes. Et un personnage ne veut « pas voir de Hollandais dans la rue du Coq », non.
C'est dans une pièce étrange, à la fin du livre. Avant cela (pages 124-127),

« Pierre Moënne-Loccoz, qui fut un illustrateur hors-classe, n’écrira plus imprudemment : C’est Patrick Reumaux, sur sa petite moto rouge lancée à fond, qui part à l’assaut des moulins à vent scandinaves. »


Nils Blanchard

mardi 10 janvier 2023

Nord(s)

Le n(N)ord est une n(N)otion à laquelle des universitaires (dont je faisais partie, même si je n’ai plus trop l’occasion de fréquenter les universités), réfléchissent, ont réfléchi notamment en novembre dernier (ça fait plus d’un an…)

NB - Bohuslän


Je veux parler bien sûr de ce congrès de l’APEN, Entre Scandinavie et Baltique orientale, déjà évoqué en ces billets (dans ces parages).
Par exemple, Pierre Ange Salvadori s’interrogea sur « Le Nord de la Renaissance : dés-orientation des imaginaires, ré-orientation des cartes et englobement du monde ». Entre autres ; on ne peut tous les citer, et on y reviendra.

Toujours à mes croisées de chemins hasardeux, mes concomitances d’intérêt (expression de Roland Frankart), j’en arrive là à ce poème de François Squevin, membre de La Route inconnue…

Je me suis pris à la distance calme et lumineuse
du Nord

Je ne sais plus partir.

L'air solide d'un matin froid

Il n'y a presque rien d'autre que la poésie
et pourtant je suis seul.

Joli, vrai ?
C'est dans Voyage nu, éditions Herbes folles / Le dé bleu, 1986 (page 14). On trouve une version numérique de ce recueil sur internet, à un prix modéré, que je ne saurais trop recommander. (Là, par exemple.)


Il se trouve donc que François Squevin est un grand lecteur d’André Dhôtel, qui lui est aussi l’auteur de Nulle part.

Ça se passe à Béthune ; un certain Nord quand même. Des passages de frontière, de contrebande, vers la Belgique.

Et cela fait partie de ce qu’il faut relire.

Ce roman a été publié deux fois : une première fois chez Gallimard en novembre 1943. une deuxième fois chez Pierre Horay en 1956, dans une version légèrement différente je crois. On ne sort jamais tout à fait des histoires de la guerre. Mais peut-être la guerre n’eut là aucune influence.

J'y pense, soudain, de manière absolument hasardeuse : un spectacle a eu lieu il y a quelques années, mêlant Suède et Pologne dans l’étrange citation de Jarry. (N’en sais rien de plus – sur ce spectacle – pour être tout à fait honnête…)

Document du blog Alluvions


Simple rappel, concernant mon petit livre : Elmar Krusman a été détenu un mois au KL Stutthof (Dantzig – Gdansk – Pologne actuelle) avant d’être envoyé dans le KZ (camp annexe) Bisingen, où il est mort.
Là, inscrit comme Schwede – Suédois. Lui qui au départ venait d’Estonie. Je crois qu’il n’avait jamais mis le pied en Suède. Ce serait à vérifier.
(Comment ?…)

Récemment, à propos de ce camp, il y a eu divers procès, et condamnations, d’anciens gardiens. Tout récemment, cette mention dans Ouest France (du 29 décembre dernier ; quand on n’est pas en Alsace, on peut lire la presse locale…) :


J'évoque aussi la question dans un petit bouquin de notes sur mes recherches, qui paraîtra peut-être un jour (avis aux collègues éditeurs…) : le 20 avril 2019 :

« Lu qu’un ancien gardien du camp de Stutthof (j’ai trouvé ça sur le site internet de Die Zeit) a été inculpé (mis en examen ? – angeklagt –) pour complicité de meurtre de plus de 5000 personnes. Il aurait été actif au camp d’avril 1944 à avril 1945. Il pourrait y avoir croisé Elmar Krusman, qui y était en septembre 1944…
S'il passe effectivement devant la justice, ce sera devant un tribunal pour enfants de Hambourg, vu l’âge qu’il avait en 1944-1945 ; il a 92 ans. (Les Allemands disent Jugendstrafkammer – chambre correctionnelle pour la jeunesse…) »

Puis le 6 février 2021 (on en arrive à la gardienne de l’article) : « En Allemagne, il est question de mettre devant la justice (un tribunal pour enfants ; elle avait moins de 21 ans à l’époque) une ancienne secrétaire du camp de Stutthof. (Vu cela sur le site des Dagens Nyheter.) »

Étrange élastique du temps.


Nils Blanchard

mardi 15 novembre 2022

Rééditions dhôteliennes – Allez, mettons quatre, cinq…

 Quel rapport avec les Suédois d’ailleurs ? Je ne sais trop… Si ce n’est – on en reparlera – que Dhôtel a préfacé Selma Lagerlöf, que j’ai pu trouver quelque similitude avec Edith Södergran, que des moins récentes rééditions que celles de cette année, en Folio, ont été illustrées avec des tableaux de Nils Nilsson…


Pour commencer, il y a cette réédition de ce qui est sans doute la première 

nouvelle d’André Dhôtel publiée (comme le note Roland Frankart en postface).

Elle parut d’abord au Petit Journal, en 1937.

Ce sont les Éditions Lettres Vives qui ont fait reparaître ce beau texte ;

collection : Entre 4 yeux.

On s’est interrogé récemment ici sur la présence du mal dans les contes de 

Dhôtel (tout en ayant, et par ailleurs, repéré la présence passablement

entêtante de la guerre, certes en arrière-plan). « Histoire sentimentale » n’est

-elle pas, justement, l’intrusion diabolique d’une certaine modernité qui vient

chambouler la vie de deux jeunes et bien sympathiques branleurs ? Ils 

« gagnent » du temps dans leurs tournées, mais perdent autant de

communication, entre eux, avec les paysans le long des routes de campagne,

avec qui la lenteur ancienne de leurs déplacements permettait des

conversations… avec la nature tout simplement. Maléfique, cette modernité ?

La nouvelle se termine sur l’évocation nostalgique de leur ancienne guimbarde

hors d’usage :


« Ils évoquèrent l’image d’une triste ferraille, qui sentait le roussi, gisant dans 

la nuit printanière à la lisière d’un petit bois. » (Je souligne.)


Il s’agit de leur ancienne camionnette qu’ils ont dû remplacer par un nouveau

véhicule, après une panne non dénuée de diablerie, panne à l’issue de 

laquelle, qui plus est, les deux compères sont d’abord « emplis d’une joie

profonde, s’étant, par surcroît, attardés dans deux ou trois auberges »… Allez,

mettons quatre, cinq…


Le Vrai mystère des champignons, on a eu l’occasion de l’évoquer déjà. 

Et quant au roussi (bolet Satan…..)



David.

On doit cette réédition, magnifique, aux éditions de l’arbre vengeur. Là!

Pour toutes sortes de raisons je n’avais pas lu, jusqu’ici, ce roman qui

m’attirait pourtant beaucoup.

Il m’attirait d’abord, parce qu’il a été publié une première fois grâce à Florence

Gould (après avoir été refusé par Gallimard et avant d’entrer aux Éditions de

Minuit). Ensuite, et entre autres, parce que Matthieu Galey l’évoque ainsi

dans son journal, le 11 novembre 1957:


« Il est une heure du matin (nous sommes donc le 12). En montant me coucher 

j'ai ouvert David, que j'avais commencé il y a quelques jours sans

passion. Impossible de m'en arracher avant la fin, englué par cet univers de

trouble et de féerie. Je n'avais jamais compris la vénération respectueuse de

mes amis pour Dhôtel; je la comprends mieux à présent: celle qu'on peut 

ressentir pour un magicien, pour un être en contact direct avec le surnaturel. »


Matthieu Galey a raison ; on a qui plus est l’impression, avec ce roman très

« dhôtelien », d’une pièce manquante dans l’univers de l’écrivain…

Clés ouvertes : enfance cruelle de David ; lieux intemporels…

On en reparlera.


Et pour retomber sur je ne sais quelles pattes, je peux m’amuser à imaginer

que Wera von Essen, dans son Svar till D – qui est çà et là un Daniel… un

David… – ait fait un hommage – totalement improbable – à D(hôtel).

Non.

Mais en fait, David, Daniel (que le livre de Wera von Essen mélange au

premier prénom), sont étrangement présents chez des auteures récentes :

ainsi dans Messalina de Hillevi Norburg : le personnage principal. Dont on

reparlera... 

On trouve aussi un David évoqué en lien avec la Suède dans le blog que les

venisophiles connaissent sans doute; c'est ici...



Nils Blanchard


P.-S. Mettons quatre, cinq : il y a eu aussi, récemment, la traduction de 

Bernard le Paresseux en allemand, par Anne Weber – qui a aussi signé la

préface de David –, avec une préface de Peter Handke (éditions Matthes &

Seitz), une réédition de Lorsque tu reviendras, aux éditions de la Clé

à molette. Voir le site de la Route inconnue (Amis d’André Dhôtel), en lien de 

ce blog.


Arch(r’)ives / On me dira…

Déménagement de galerie d’artiste – une emmerdeuse, certes… –, inventaire de bibliothèque d’écrivain… Ça, on jette, tu prends ? Eh, bon an m...