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dimanche 24 mai 2026

Vie d’auteure / Retour d’Hillevi Norburg

Un blog en lien du mien : « Stasimon », celui de la traductrice et écrivaine Hillevi Norburg, était en standby depuis plus de deux ans. Et voilà que des articles y reviennent avec le printemps.

NB - Mayenne, mai 2026

Entre-temps, l’auteure a eu un nouvel enfant. Elle a aussi ouvert notamment une librairie à Uppsala – elle en parle le 25 avril – notamment sur la littérature décadente. Ça n’a pas tenu.

Mais elle a pu continuer à travailler aussi. Et bientôt sortira en suédois une traduction de Rachilde, de Pierre Louÿs.
Elle a dû cependant s’interrompre… Et doit « maintenant » (article du dix mai dernier) se remettre à l’écriture pour deux avant-propos de livres – lesquels ? Elle ne le dit pas…

« (…) hur gjorde man det nu igen?
Det här är den del av min verksamhet som alltid gått trögast – artiklar, essäer, förord, föredrag, allt där jag ska formulera mig om ett ämne. Det tar oerhört lång tid innan jag kommer igång och när jag väl gör det, innan jag kommer in i skrivandet, har jag till en början som ett ångestsus i öronen. Sen släpper det oftast, men om jag inte lyckas skriva hela texten i en sittning (vilket man sällan gör) så är det precis lika jobbigt nästa gång jag ska sätta mig med den igen. »

« (…) mais comment faisait-on déjà ?
C'est la partie de mon activité qui a toujours été la plus difficile – articles, essais, préfaces, conférences : quand je dois m’exprimer sur un sujet précis. Ça me prend un temps fou de m’y mettre, avant même d’écrire ; j’en ai comme un bourdonnement d’angoisse dans les oreilles. Ça part la plupart du temps, mais si je n’arrive pas à écrire mon texte d’un coup (et on y arrive rarement), il faut s’y remettre encore, avec autant de difficulté. »

Eh ! Ces dossiers de recherches, idées, textes commencés qui s’accumulent. Et tout à coup (plus ou moins), reprendre, s’y remettre…
Parfois cela coïncide avec une rupture, un changement dans l’existence (qui n’est – et n’est pas… – que ruptures et changements).
J'ai évoqué en ces lignes Florence Gould, sur qui j’ai entamé un travail depuis plusieurs années. Bien d’autres choses. Il faut entre autres que je me remette à diffuser le beau livre de Martin Fahlén…

NB - Mayenne, mai 2026

U. Norburg poursuit :

« Nå, båda dessa böcker hat ordet ”trädgård” i titeln (…)
Är inte barndomen alltid ett förlorat paradis? Står det inte så hos Proust någonstans? Hellre den synen på de första levnadsåren än den som – om inte dominerar, så i alla fall existerar – idag i psykologins och Freuds efterföljd och tycks mena att den är ett slags sinnets Golgata-vandring där den unga individen åsamkas en rad trauman som han sedan – mer eller mindre medvetet – kommer ägna resten av sitt vuxna liva att bearbeta. Barndomen som en samling aldrig helt läkta sår? »

« Bon, mais ces deux livres [auxquels elle doit écrire des avant-propos] contiennent dans leur titre le mot « jardin » (…)
L'enfance n’est-elle pas toujours un paradis perdu ? C’est pas dans Proust, ça, quelque part ? Je préfère cette vision des premières années de la vie à celle (qui existe, à défaut peut-être de dominer) qui, suite aux conséquences d’une certaine psychologie, d’un certain freudisme, semble présenter cette période comme une sorte de calvaire psychique, lors duquel le jeune individu subit une série de traumas que plus tard – plus ou moins conscient – il va passer le reste de son existence à appréhender. L’enfance vue comme une collection de blessures jamais tout à fait cicatrisées ? »

Eh ! J’évoquais Martin Fahlén… J’avais envisagé intituler la traduction de son livre (Märtas tavla, qui est devenu en français Le tableau de Savery) « Paradis perdu-retrouvé ».

Bon, mais on retrouve Hillevi Norburg… Ça nous donnera l’occasion de reparler de Pierre Louÿs, de Benoît Duteurtre… La décadence !


Nils Blanchard


Triche ; rajout d'étiquettes du dernier billet : Finlande, LCI, Göteborgs Posten, États-Unis.

dimanche 12 avril 2026

Les enfants finlandais de la Guerre d’hiver

Olivier Norek consacre plusieurs pages (p. 260 – 264, version Pocket) de son passionnant roman Les Guerriers de l’hiver (Michel Lafon, 2024) au transfert d’enfants finlandais en Suède, pendant la Guerre d’hiver. 


Il y a là des choses à nuancer, voire à corriger, même s’il s’agit d’un roman.

D'abord, on lit page 263 : « 80 000 autres [gamins] composaient la plus grande opération de transfert d’enfants au monde. Un océan de têtes blondes, des larmes plein les yeux (...) »

Il se trouve qu’a paru récemment à la revue Nordiques (n° 48, de 2025 ; voir en lien de ce blog ; les articles y sont disponibles en livre accès…) une recension d’Antoine Vermauwt sur le livre d’Ann Nehlin (De Finska krigsbarnen. Ett nordiskt familjedramaLes enfants de guerre finlandais. Un drame familial nordique.) Là, on y lit, dès le départ, que ce transfert d’enfants massif de Finlande vers la Suède pendant la guerre concerne la Seconde Guerre mondiale dans son ensemble (ce qui signifie trois guerres successives pour la Finlande, pas seulement celle d’hiver dont parle Olivier Norek), et un chiffre de 70 000 enfants finlandais.

(Comme je le rappelais dans un billet en novembre 2024 – « L’Île du bonheur » ; cf. liste des articles sous l’index, à droite de l’écran version ordinateur… –, la Finlande a subi trois guerres pendant le second conflit mondial, la Guerre d’hiver, de décembre 1939 à mars 1940, contre l’Union soviétique, la guerre de Continuation, de juin 1941 à septembre 1944 – la Finlande s’alliant alors à l’Allemagne nazie pour reprendre les territoires perdus pendant la Guerre d’hiver, enfin la guerre de Laponie, d’octobre 1944 à mai 1945, la Finlande devant se retourner contre ses anciens alliés nazis.)

Il faut préciser aussi que la plupart de ces enfants sont revenus en Finlande plus ou moins rapidement après, voire pendant la guerre ; « en 1949 (…) 13 500 enfants finlandais se trouvaient en Suède » (article).

Plus loin dans l’article, on précise (page 3), que ce sont 8000 enfants qui sont transportés en Suède pendant la Guerre d’hiver. Puis, pendant la Guerre de continuation, 51 000 enfants passent le golfe de Botnie, dont 14 000 rentrent en Finlande dès avant la fin de la guerre.
À ces chiffres, il faut rajouter environ 10 000 enfants (sur l’ensemble de la période de la Seconde Guerre mondiale) qui seraient parvenus en Suède par d’autres canaux que ceux des comités officiels (auxquels correspondent les chiffres plus haut).
En tout, donc, près de 70 000.

Enfants finlandais évacués en Suède, Guerre d'hiver - Capture d'écran

C
es passages d’enfants finlandais vers la Suède ont été faits, au départ, à l’initiative de « comités » suédois. Des comités, associations diverses ont joué un rôle non négligeable aussi dans l’histoire des Suédois d’Estonie, avec le « rapatriement » (en partie raté) de ceux de Gammalsvenskby (en 1929, voir ici, ou le passage bien sûr des Esto-Suédois vers la Suède pendant la Seconde Guerre mondiale.

Sur le sujet de la conduite de la Suède pendant la Seconde Guerre mondiale, O. Norek insiste à plusieurs reprises sur sa passivité vis-à-vis de la Finlande. Cette passivité est réelle, coupable sans doute (même si la neutralité a pu permettre à la Suède d’agir parfois pendant la Seconde Guerre mondiale, à commencer par l’intercession diplomatique, qui apparaît du reste dans Les Guerriers de l’hiver). Mais il faut aussi rappeler que si la Suède n’a pas officiellement combattu aux côtés de la Finlande (loin s’en faut…), il y a eu tout de même l’envoi de matériel aux Finlandais, et un corps de volontaires (entre 8000 et 9000 Suédois, rejoints par 1010 Danois et 895 Norvégiens dans ce Svenska Frivilligkåren - Corps de volontaires suédois), au sein duquel il y eut 33 morts.

(Il faut noter aussi que la politique suédoise pendant la Seconde Guerre mondiale a fait l’objet d’oppositions non négligeables en Suède même. Ainsi le journal Göteborgs Handels- och Sjöfarts-Tidning (GHT), avec son directeur antinazi Torgny Segerstedt. Il y eut aussi par exemple la démission du ministre des affaires étrangères Rickard Sandler. C’est du reste son épouse, Maja Sandler, qui est à l’origine du comité visant à accueillir les enfants finlandais en Suède…)

O. Norek revient aussi plusieurs fois sur la politique désastreuse de Daladier (fausses promesses… ayant prolongé inutilement la Guerre d’hiver…) Là, difficile de nuancer, si ce n’est en rappelant qu’aux côtés de la France, il y avait alors le Royaume-Uni du bon Chamberlain...

Pour en revenir à l’article d’A. Vermauwt (mais ce n’est qu’une recension de livre…), un aspect peu ragoûtant semble avoir été la conduite de certaines familles suédoises, dont les raisons et conditions d’accueil d’enfants finlandais n’étaient pas toujours très… glorieuses. Là, néanmoins, il faudrait que je lise le livre directement.


I
l y a quelques anachronismes dans le roman (pas tant que cela, on y reviendra dans un billet futur). En est-ce un que de faire dire à Mannerheim à un officier (page 39), avant le début des hostilités : « L’Ukraine aussi voulait son indépendance. Et il [Staline] l’a affamée. Quatre millions de morts pourraient en témoigner. »
Je ne sais si l’Holodomor, et son bilan, étaient alors objets de conversation. Évidemment, cela permet (le livre paraît deux ans après le 24 février 2022) de faire un lien avec l’agression russe actuelle en Ukraine. Poutine (et Maria Lvova-Belova) sont précisément l’objet de mandats d’arrêt de la Cour pénale internationale, pour expulsion et transferts illégaux… d’enfants, ukrainiens.

On reviendra, je l’ai dit, sur ce livre d’Olivier Norek et la guerre en Finlande.


Nils Blanchard

vendredi 3 avril 2026

Allers-retours

Périodes d’allers-retours, mais très rapides – nécessités diverses – entre l’Ouest et l’Est de la France.
Pas le temps de prendre la voiture ; le train.
Et des lectures plus ou moins de hasard.

NB

D'abord… J’ai déjà parlé de cette notion de désintégration. Alors même que divers racistes et esprits simples s’en prennent sans cesse aux étrangers dans leurs discours, leur reprochant notamment de ne pas s’intégrer, une partie de la population – parmi elle, des racistes, des esprits simples ?… ce serait à étudier bien sûr – me donnent l’impression de se désintégrer au contraire, de se retirer de la civilisation commune…

J'eus cette impression dans le train, passant dans tel wagon, et voyant tous les gens les yeux accolés à leurs écran. Pas de lecture (autre), de conversation, de rêvasseries à la vue du paysage. Une sorte de cohorte – immobile – d’absents.
Entrant – je ne sais plus à quel trajet – dans un espace de bout de wagon où m’avait relégué ma réservation hasardeuse (carré à quatre, ou comment disent-ils cela?), je ne vois autour de moi que des gens absentéisés par leurs écouteurs et écrans. Un homme arrive et dérange une de ces personnes – une jeune femme – pour rejoindre sa place près de la fenêtre. Il salue sans obtenir de réponse. Puis, ayant pu s’asseoir, il remercie. « Merci », dit-il donc. Incompréhension sur le visage de la jeune femme. « Comment ? » Je ne sais plus si elle retire seulement ses écouteurs.
« Merci », répète-t-il, à la fois amusé et gêné. 
Le mot a-t-il été seulement compris ?

Mot « magique », dit-on aux enfants. Peut-être a-t-il repris là quelque chose d’un mystère impénétrable. Politesse (de polis la ville), civilisation (de civis, la ville encore).
Vivre en ville signifie aussi de souffrir des interactions avec les autres, de s’intégrer un minimum dans un groupe.

NB

Au bar TGV, début de coucher de soleil par la fenêtre. Crayonnages d’avions et de rayons de soleil dans le ciel. J’étais dans Olivier Norek, Les Guerriers de l’hiver, qui raconte les aventures de différents personnages, soldats notamment, pendant la Guerre d’hiver (novembre à mars 1940).
Très bien fait, peu d’erreurs semble-t-il – la notion de « trauma » évoquée en début de roman peut-être cependant anachronique (dans les représentations de l’époque)…

Me revient le souvenir d’un grand-père dans une famille finlandaise, dans les années 1990, qui m’avait dit quelques mots sur cette guerre. Elle semblait difficile à évoquer seulement.

Dans un chapitre évoquant le front de Kollaa, quelques jours avant la fin de la guerre (de cette guerre), avec les opérations des survivants de la 6e Compagnie de l’ancien légionnaire Juutilainen, il est 4h30 du matin, il fait moins 40°… (Pocket, page 393.)

« Deux mille Finlandais contre six fois plus de Russes. Au vu de l’infériorité numérique criante, aucune armée n’aurait choisi autre chose que la défense. Les Finlandais optèrent donc pour l’attaque. »

On y reviendra, vraisemblablement.



NB

Au bar TGV – c’était à un autre trajet, ma place était voisine du bar –, quasiment personne.
On regretterait par moments l’époque du Covid où les bars des trains étaient pris d’assaut par des voyageurs qui en profitaient pour ôter quelques instants leurs masques. Les masques…

Puis soudain, discussion entre un passager et la « barrista ».
C'est l’inverse, cette fois-ci ; les deux sont très polis et diserts. Cela donne, dans mon souvenir, à cet instant quelque chose de poétique et charmant.
Comme une humanité retrouvée, lointaine.
C'est que dans un sens les deux parleurs ont baissé les masques, ont presque tout raconté de leurs vies, mais pas par exhibitionnisme ; on avait l’impression plutôt d’une simple volonté de communication permettant de redonner quelque sens à des existences – l’une des deux au moins dans mon souvenir – qui étaient à un point de basculement.
S'ancrer quelque part, dans une conversation avec un inconnu pour faire le point, avant de continuer, repartir.

Quelque part mais pas n’importe où, précisément dans une certaine civilisation.


Nils Blanchard


Triche, ajout d'étiquettes du dernier billet : Maurice Garçon, Xavier Gianoli, Jean Luchaire, Paris, Homère, Paul Jourdy, Guillaume II, Jean-Baptiste Corot, Louis Hector Leroux, Bertel Thorvaldsen.

jeudi 12 février 2026

Peintres, conférence…

Diverses conférences auxquelles il m’a été donné d’assister à Strasbourg, cinq sur une journée, voyez-vous ça…
L'une d’elles, la dernière, le soir… était consacrée à Camille Claus. Et elle m’a ramené à la mention récente d’un tableau du peintre Adriaen Van Stalbemt, pas très, très éloigné d’un Savery… 


C'est dans le cadre de l’exposition (déjà évoquée en ces lignes) « Icônes de la présence » que Jean-Louis Mandel est intervenu à la Médiathèque protestante du Stift mardi (10 février) au soir.
Son propos a porté plus particulièrement sur les œuvres de Camille Claus dans les églises alsaciennes.
Il en est passé par une certaine genèse de l’œuvre du peintre (retour de l’URSS après la guerre via le Tambov) portant sur l’horreur de la guerre et d’un camp d’internement soviétique.
De là, évocation d'œuvres plus tardives de l’artiste, au soir de sa vie – entre les deux, peu d’œuvres à caractère directement religieux –, notamment donc pour des commandes de diverses paroisses alsaciennes.

La conférence avait lieu dans la salle Koch, étrange lieu comme soustrait à un dix-huitième siècle préservé, où, peut-être, une Madame Roland aurait pu tenir salon. On peut en retrouver les diverses conférences sur ce site ; et celle de Jean-Louis Mandel y apparaîtra…

Tout au long de son propos, le conférencier de faire référence à un journal retrouvé du peintre, qui semble mériter amplement quelque publication. (Amis éditeurs…)

Soudain, d’évoquer un tableau peu connu de Camille Claus qui se trouve à la Bibliothèque humaniste de Sélestat : La Guerre et la Paix.
Et de noter que les différents personnages ornant le versant « guerre » de l’œuvre rappellent étrangement les peintures d’après Tambov. Boucle bouclée... 

Adriaen Van Stalbemt, Allégorie de la Paix et de la Guerre - Capture d’écran

Quelques jours plus tôt, je me retrouvais à nouveau, et bien par hasard – via une « lettre » du site de ventes Drouot – sur les sentes de la forêt des maniéristes. Il y était en effet question d’une vente qui aura lieu à Lille le 15 mars prochain, d’un tableau d’Adriaen Van Stalbemt, Albert d’Autriche et Isabelle.
Adriaen Van Stalbemt ne m’était pas inconnu. S’il n’apparaît pas directement dans le livre de Martin Fahlén (que j'ai eu le plaisir de traduire), il fait partie de ces peintres du début du XVIIème siècle, dans la mouvance des miniaturistes flamands dont fait partie notre Roelandt Savery…

Dans ce tableau, auquel un article de Carole Blumenfeld nous initie, Albert d’Autriche n’est autre que le frère de l’empereur Rodolphe II que Martin Fahlén évoque beaucoup dans Le Tableau de Savery ; qui plus est, lui et son épouse visitent un cabinet de collectionneur, ce qui n’est pas très loin des cabinets de curiosités dont, encore, Martin Fahlén parle beaucoup dans son livre.

Et Adriaen Van Stalbemt, lui aussi, nous ramène à la paix et à la guerre.


Nils Blanchard


Ajout. Du peintre finlandais Pekka Halonen, je croyais avoir déjà parlé en ce blog, mais visiblement (cf. index, à droite, version ordinateur, c’est pratique, il suffit de cliquer…) non.




Pour les gens qui ont la chance de vivre à, ou de passer par Paris…

samedi 6 décembre 2025

Sujets d'hiver

C'est peut-être l’hiver qui rend mes sujets plus sombres. Mais une certaine actualité aussi, et malgré tout.

NB - Novembre 2025

Il y a déjà bientôt un an, il a été fait allusion ici (en post scriptum…) un projet de surtaxer les « non-Européens » dans les musées nationaux français.
La chose semble malheureusement confirmée ; Roxana Azimi écrit dans Le Monde, le 27 novembre dernier : « La machine est lancée : dès janvier 2026, le Louvre, Versailles, la Sainte-Chapelle, l’Opéra de Paris et le château de Chambord appliqueront une tarification différenciée à l’adresse des visiteurs extra-européens. Tous font le pari que les touristes ne mégoteront pas une dizaine d’euros supplémentaires pour remonter le temps avec Marie-Antoinette, faire un selfie devant La Joconde, grimper le monumental escalier de Garnier ou communier devant de sublimes vitraux gothiques. Les grands musées le répètent en boucle : plus un touriste vient de loin, moins il renâcle à la dépense. »
Il est vrai que faire des milliers de kilomètres pour faire des « selfies » n’est peut-être pas ce qu’il y a de plus intéressant, néanmoins : ne nous honorerions-nous pas, au contraire de ces calculs de mauvais managers, d’accueillir au mieux les gens venant de loin plutôt que les plumer ?
N'a-t-on pas là de ce mauvais trumpisme que l’on dénonce pourtant à l’envie dans les dîners en ville : plus les gens viendraient de loin, plus ils mériteraient de payer…
Encore une fois : non. Et particulièrement pas dans les musées.

NB - novembre 2025

On me dira que ce n’est pas chose importante, et c’est peut-être vrai somme toute. Mais m’exprimant en ce blog « Suédois d’ailleurs », qui s’intéresse, aussi, avant tout peut-être, à des gens en marge des grandes communautés, en marge, ou en parallèle… venant d’ailleurs – malgré tout – d’une certaine manière à la rencontre de… voulant pouvoir s’arrêter, regarder, échanger… sans qu’on les enferme dans la case « touriste à plumer »…
Et à propos de mon livre Elmar Krusman, Martin Fahlén me disait récemment au téléphone qu’il avait l’intérêt, aussi, de traiter – indirectement – de petites nations, de leur droit d’exister avec les grandes, d’être également respectées dans un « concert » – bien cacophonique de nos jours – des nations. Mais cela ne passe-t-il pas par le respect – l’accueil – des gens, traités non comme des chiffres dans une case, mais comme des voisins, des hôtes ?

À Hongkong, un drame – incendie de hautes tours – digne des pires films apocalyptiques a eu lieu le 26 novembre. Le bilan s’élève à plus de 150 morts.
On avance, parmi les causes du drame, un défaut des alarmes et des négligences sur un chantier de rénovation. Cela ramène aux causes de l’incendie de la cathédrale Notre-Dame de Paris, qui était à l’origine de ma digression, en janvier 2025, sur l’annonce de la hausse des tarifs d’entrée aux musées pour les étrangers. 
Peut-être peut-on comparer l’histoire de Hongkong sur plus d'un siècle à celle de Suédois d’Estonie, de suédophones de Finlande, ceux des îles d’Åland par exemple, du fait de l’occupation britannique qui a entraîné, en théorie, un statut particulier du territoire ensuite.
Je me souviens avoir assisté à la télévision à la cérémonie de rétrocession de Hongkong à la Chine (1er juillet 1997) ; le prince Charles saluant l’Union Jack…

C'était une autre époque. Le concert des nation était, peut-on penser, plus ordonné ; on croyait, un peu, au respect de la parole donnée.

NB - novembre 2025

L'année suivante, j’ai travaillé quelques mois aux États-Unis, dans le Maryland. J’y ai rencontré des gens formidables. À New York, les tours étaient toujours debout.
Ce qui s’est passé depuis…


Nils Blanchard


Ajout d’étiquettes du dernier billet : Musée de l’aquarelle, Paris, Anna-Lisa Unkuri, galerie Guillaume, Carin Ellberg, galerie Andréhn-Schiptjenko.

jeudi 13 novembre 2025

Entre passivité et bêtise

J'ai été récemment témoin – et ça a été assez désagréable – d’une crise de passivité intellectuelle, de bêtise régionaliste d’une artiste que j’avais un peu aidée – j’admire toujours son œuvre du reste.

NB - Haguenau, septembre 2025 ; illustration à peu près de hasard

Bon, ça n’a pas une très grande importance et ne devrait pas figurer ici, sauf que j’ai lu – je ne suis pas rancunier… pas trop… ; voir le billet précédant... – un article récent de Thomas Nydahl, s'interrogeant lui-même sur un article de Torsten Fagerholm, dans le journal finlandais de langue suédoise Hufvudstadsbladet, le 25 septembre 2025. T. Fagerholm commence par se demander ce qu’ont à fiche de riches touristes russes à Biarritz ce dernier été. Il commente :

« Många upplever det som direkt provocerande att hundratusentals förmögna, oberörda ryssar obehindrat roffar åt sig från buffébordet av friheter som det demokratiska Europa erbjuder, samtidigt som Ukrainas folk genomlider ett fjärde år av terrorbombningar styrda från Moskva. »

« Beaucoup de gens peuvent vivre comme une provocation que des Russes aisés, indifférents, se gavent sans réserve au buffet des libertés offertes par l’Europe démocratique, lors que dans le même temps le peuple ukrainien subit sa quatrième année de bombardements moscovites. »

Thomas Nydahl (cette fois…) de nuancer :

« Det är en såväl delikat som relevant fråga. Men min följdfråga blir lika tydlig: ska ett folk som lever under diktatur och som drabbats av diktatorns krigspolitik också straffas? »

« Voilà une question aussi pertinente que délicate. Contre-question, directe : un peuple qui vit en dictature, qui subit la politique de guerre du dictateur, doit-il en plus être puni ? »

NB - Haguenau, septembre 2025 ; illustration à peu près de hasard

Thomas Nydahl poursuit : « Ett preliminärt svar är, att ett sådant straff förmodligen är oundvikligt. Hur skulle andra folk – historiskt och samtida – behandlas i samma situation? »

"Tout d'abord, une telle "punition" est inévitable. Puis, comment d'autres peuples (du passé et d'aujourd'hui) se conduiraient-ils dans la même situation ? »

L'histoire ne repasse pas les plats. Et je n’aime pas diffuser ici de mes opinions politiques – même si certaines transparaissent forcément de tout ce bavardage… Mais si l’on compare la situation de la Russie avec celle de la France. On peut se dire – en considérant les Russes comme des citoyens (ou d’anciens citoyens ?) – qu’un président comme Nicolas Sarkozy n’a pas été réélu. Les Russes pouvaient-ils encore, dans les années 2000, ne pas réélire Poutine ?

Ingrid Ruin - Publicité de 1928, Capture d’écran

Pour en revenir au propos de Torsten Fagerholm, il parle bien de « förmögna, oberörda ryssar » (« Russes aisés, indifférents »). N’est-ce pas un peu différent de la masse du peuple, pris dans les soucis et joies du quotidien, qu’on peut difficilement rendre responsable de la venue au pouvoir de tel ou tel.
Mais où commence l’opulence dispensatrice d’une responsabilité accrue ?

Au fond, n’est-il pas intenable de dire que les peuples sont irresponsables ; pourquoi alors le système de la démocratie ? Le moins mauvais des systèmes.

Churchill encore.

Les résistants, parmi lesquels certains ont fini à Natzweiler, sous la férule d’un Franz Hermanntraut, les Alexeï Navalny, eux ont voulu défendre une certaine responsabilité des peuples. Ils ont pris la leur.
À quel prix.


Nils Blanchard


P.-S. : – Rajout d'étiquette du dernier billet : Salla Leponiemi.

« Moins mauvais des systèmes », encore ne faut-il pas trop de démagogie. Ne pas laisser pénétrer les établissements scolaires, par exemple, de parents d’élèves parfois à moitié crétins – sous prétexte de « coéducation » – dont les plus bêtes essaieront forcément d’empêcher leur progéniture de les dépasser un tant soit peu.

Il fut un temps, en Égypte, où le ministère de l’Éducation s’appelait le Ministère du Savoir. Il est vrai qu’on n’y était pas encore en démocratie ; (on n’y est toujours pas du reste.)

Ingrid Ruin - Capture d’écran

– Ingrid Ruin, peintre finlandaise (d’expression suédoise…), a été russe dans un sens, vu qu’elle a connu l’époque (elle était née en 1881) où la Finlande était un Grand-duché intégré à la Russie…

– Rien à voir avec la passivité : dix ans qu'ont eu lieu les abominations des attentats de Paris, un vendredi. 

vendredi 15 août 2025

Objets de placard (pas en plastique!) / Wera von Essen

Voyage étrange et à peu de frais dans le temps ; objets de placards laissés passablement intacts par mon grand-père, en Suède. En même temps, j’ai pu enfin me procurer la suite d’En debutants dagbok, de Wera von Essen.

NB - Bohuslän, juillet 2025


Oui, il y a plus – bien plus peut-être… – de quarante ans qu’ils dorment là, dans une maison en Suède, ce qui ne veut pas dire qu’ils ne sont pas beaucoup plus anciens. On croira que Michel Houellebecq (on le préférera chanté par Carla Bruni, en l’occurrence) visait juste : « Il existe au milieu du temps / La possibilité d’une île. »

Au milieu des temps, temps suspendus ? Des flots. Mer d’huile.

Ça me fait penser à un roman (en cours d’écriture) interrompu. Pas eu le temps du tout de le reprendre lors de mon dernier séjour ; ne l’avais même pas amené. Pas eu le temps de grand-chose ; à peine la relecture d’un autre…
Voulais chercher du travail, passer à autre chose, autre chose, autre chose…

En juillet : eau à 23° !

Bains, promenades dans la forêt.

Été. (Participe passé autant que saison. C’est tout le truc de l’été suédois…)


NB

De quand date cette boîte de plombs ?

Bon, il y a bien un plomb qui a sauté.
Heureusement que j’étais avec un ami qui s’y connaissait mieux que moi, qui avait un regard extérieur sur la chose. Tableau électrique, compliqué par des annotations postérieures. Il suffisait de s’en tenir aux annotations (pas encore effacées, heureusement) de… mon grand-père.

NB


NB

Et cette boîte de thé ?

James Lundgren and co, Göteborg.

Je lis sur une annonce sur internet qu’elle est probablement du milieu du siècle.

NB

Ah, puis cette boîte pour un réchaud de camping.
Elle est bilingue (sur les autres faces) : les explications sont en suédois et en finnois. Ce devait être très courant à… quelle époque ? Milieu du siècle, là encore ? Mais je ne peux m’empêcher de voir ça comme un clin d’œil à ce blog.

Où a été rajouté depuis peu, du reste, un lien vers le blog d’Ulrika Nettelblad…

NB - Bohuslän


Mais Wera von Essen ?

J'avance tranquillement dans son livre, en ce début de mois d’août – entre deux visite à l’hôpital – aussi désordonné que ce billet.
Elle s’apprête précisément (page 109 / 14 juin 2021) à accepter – sans grand enthousiasme – à aller en Finlande (elle est alors à Stockholm). Il faut dire qu’elle a mal au dos, ne veut pas voyager du coup en voiture…

« Tåg upp till Umeå. Jag vet inte. Jag är så vag och ambivalent och kan aldrig planera något. »

« Prendre le train en montant à Umeå. Je ne sais pas. Je suis si indécise, partagée... je n'arrive jamais à rien planifier. »

Elle n'ira pas; elle ira en fait un peu plus tard. Elle aussi a une partie d'histoire en Finlande. Svensk Finland (Finlande suédoise), mais sans être finlandssvensk. Décidément.


Nils Blanchard


- Ajout d'étiquettes du dernier billet : néopuritanisme, Copenhague, Genève.

- Échec hier (14 août) de la réunion de Genève visant à limiter la production de plastique dans le monde. Victoire, à très très court terme, des producteurs de pétrole…
Quand on pense qu’en France, on nous rebat les oreilles, jusque dans des établissements scolaires, de football (masculin), et des exploits de certains « clubs » financés par des pétrodollars…

dimanche 16 mars 2025

Songeries finlandaises

J'ai vécu en Finlande – j’en ai peut-être déjà parlé en ces lignes –, y ai partagé le quotidien de diverses personnes, mais comme à un autre rythme ; je n’avais pas les mêmes nécessités qu’eux.

NB - Hiver à Karis, Finlande

Comment expliquer cela : même avec des gens très proches dans l’instant, bien des choses furent incommunicables, parce que nous vivions comme dans des dimensions différentes.
Et il y a eu cependant parfois des rencontres. Et il y a eu des êtres exceptionnels. Sofi, Peggy ; d’autres encore.

J'y pensais à la lecture d’un article de Sandra Holmqvist (blog Sandra skriver, en lien de celui-ci) du 11 février. Me débattant moi-même entre diverses priorités (j’ai tendance il est vrai à résoudre les choses de manière un peu simpliste, en les annulant toutes, ou plus exactement en les reportant toutes au dernier moment…), je lis :

« Man säger ju så ibland – ”jag hinner inte skriva/läsa/träna/laga mat” – och allt som oftast påstår jag att det bara handlar om prioriteringar och val att göra något annat än skriva/läsa/träna/laga mat (…) »

« Il est vrai qu’on dit parfois – ”je n’arrive pas à écrire/lire/m’entraîner/faire la cuisine” – et trop souvent je prétends moi-même que c’est une question de priorités si l’on fait autre chose qu’écrire/lire/s’entraîner/faire la cuisine (…) »

Et, un peu plus loin :

« Till och med i mina drömmar är upptagen med att laga läckande toalettstolar, vara på resande fot och avvärja dödsfara.
Det har varit mycket på gång sedan, hmm, oktober. »

« Jusque dans mes rêves je suis débordée, devant réparer des toilettes qui fuient, me préparer pour partir en voyage, me garder de dangers mortels.
Il y a eu beaucoup à faire depuis, disons… octobre. »

Venny Soldan-Brofeldt, Pêcheurs au filet - Wikipedia

En ce qui me concerne, qu’est-ce que j’ai eu sur le feu depuis… octobre ? Il y a eu le travail, ce blog bien sûr (diverses recherches plus ou moins liées, écrivains, églises… les séries sur les Norvégiens de Cernay ou Tidö…), de vagues tracas personnels, familiaux… puis tant de projets reportés, cuisant à petit feu dans je ne sais quel marmite de documents amassés, d’à peu près et de plans sur la comète. Problèmes d’yeux par là-dessus…
Et quant aux voyages…
Depuis combien de temps n’ai-je pas été en Suède ?
En Finlande ?

La Finlande, aussi, ce sont ces promenades aux senteurs d’infini, en bordure de champs noirs ou dans des forêts plus ou moins sombres.
Il y a quelque chose de rassurant de penser à cette immensité dans laquelle on peut à loisir – allons, avec un peu de jugeote quand même, histoire de ne pas se perdre corps et biens (eh ! J’ai l’impression de vous servir de cet affreux « avec modération » que les cuistres oignent à toute allusion à quelque boisson alcoolisée) – pratiquer la science subtile de l’égarement chère à André Dhôtel.

Venny Soldan-Brofeldt - Capture d’écran

Seulement voilà, la sauvagerie – nue – de la forêt, du dehors, d’un autre dedans, a aussi ses dangers.
Ainsi a-t-on pu lire dans les journaux suédois au début de février qu’un enfant finlandais, dans le sud est de la Finlande, s’était aventuré dans la forêt du côté de la frontière russe, était passé de l’autre côté et… était depuis retenu par les autorités russes.
Bon, après lectures plus approfondies au fil des jours, il semble que l’enfant ait délibérément traversé la frontière ; on parle aussi d’origines ukrainiennes ; on n’y comprend plus rien…

Mais ces histoires de traversées plus ou moins accidentelles de cette frontière sont au cœur d’une partie d’un assez long roman qu’il faut que je trouve le temps de relire.
Et cela devrait-il devenir une de mes priorités ?


Nils Blanchard


Triche ; ajout d’étiquettes du dernier billet : 1941, 1942, Donald Trump, Andrew Jackson, Afrique, Senghor, Henning Mankell.

Mais aussi : un certain Sylvain Courage, sur France info, le 12 mars, dans une séquence « Cartes blanches » des « Informés » (émission que je n’écoute d’habitude pas), où l’un de ses collègues n’a rien trouvé mieux que vendre son propre bouquin – sur le service public ! – « journaliste » je crois au Nouvel Obs, de piétiner la présomption d’innocence, en commentant le procès en cours d’une professeure accusée de harcèlement sur une élève ; on parle de « la question des professeurs toxiques », comme s’il y en avait à tous les coins de classe, je cite : « C’est une minorité de professeurs, mais il y en a dans tous les établissements. » Ah ? Des faits ? Des noms ? Donnez donc le mien, histoire qu’on s’amuse trois secondes !

Et encore : commémorations, en ce moment, à Haguenau par exemple, de la libération de l’Alsace en 1945.
Étrange de voir çà et là – et c’est bien normal – des drapeaux américains, au moment où les temps ont changé, comme on en a déjà parlé ici ou là.
La guerre, particulière ici (mais quelle région, de France, d’Europe, n’a pas eu ses particularités?), est prégnante encore dans les discours, « recherches » (qui n’en ont parfois que le nom). Il arrive que ce soit de manière assez répugnante, comme avec cette vidéo d’anciens SS fièrement (re?)publiée sur un étrange site local.

Jeudi dernier, l’ancien camp de Natzweiler (que j’ai fait visiter) était sous la neige. Plutôt bien, la neige : ça limite le froid, c’est moins désagréable que la pluie. Et une fois que le brouillard (encore…) se dissipe, elle offre des paysages magnifiques.
Elmar Krusman n’est jamais passé par ce camp central, mais a bien été immatriculé au KL Natzweiler. Il est mort au camp annexe de Bisingen, à trois jours près il y a exactement 80 ans, le 13 mars 1945.

Pour en revenir à la libération de l’Alsace. La peintre Geneviève Asse, engagée dans la 1ère DB, y participa. Il y a un texte (et des photos de peintures) très intéressant, de Carine Chichereau, en lien indirect de ce blog (Diacritik, via Alluvions).
Un peu de bleu...

NB

samedi 4 janvier 2025

Revenons-en un peu à Martin Fahlén, Roelandt Savery, et la dé-coïncidence

Il y a quelque temps déjà, Patrick Pluen, dhôtelien aguerri, m’a envoyé sur Le tableau de Savery les commentaires transcrits ci-dessous (NB).


Le thème de la dé-coïncidence (développé par François Jullien) s’applique bien, peut donner une grille de lecture, au Tableau de Savery.

L'auteur apparaît en effet fasciné depuis son enfance par ce tableau, au point d’y vivre en quelque sorte : Si mes parents se mettaient à parler français, alors je me retrouvais dans la partie sombre de la peinture […] S’il était joyeux, j’étais alors avec les hérons qui s’élevaient vers les nues. (p.7) ; et plus loin : Le tableau, la chambre, le jardin étaient exactement comme des poupées gigognes qui s'emboîtent les unes dans les autres pour ne faire qu’un. (p.75) Il y a adéquation, fusion, coïncidence donc, entre l’auteur, le tableau, la maison…
Le paroxysme de l’adéquation me semble atteint lors de la fabrication du cadre avec son père : encadrer, maîtriser, posséder, délimiter… En même temps, l’auteur cite une phrase du père qui correspond bien au tableau : Ce qui n’est pas légèrement difforme a l’air insensible ; d’où il suit que l’irrégularité, c’est-à-dire l’inattendu, la surprise, l’étonnement sont une partie essentielle et la caractéristique de la beauté. (p.79) Le potentiel de la dé-coïncidence, du descellement est déjà là, mais pas encore intégré par l’auteur ?



Le tableau est près de la perfection, dont les proportions s’approchent du nombre d’or (p.89).
Si le tableau est vendu, la coïncidence subsiste, et le tableau finit par retrouver l’auteur par un hasard inconcevable (p.102). Mais cependant ses animaux ne bougeaient plus, ne me regardaient plus comme autrefois… le tableau était un ami mort. (p.107) Comme le souligne François Jullien, trop d’adéquation mène à la stérilité.
Et survient alors une fissure dans le cadre (p.110-111), le signe d’une séparation, le début d’autre chose en même temps... Je devinai ce qui m’avait empêché d’avancer, et en me libérant… j’allais vers de nouvelles perspectives. L’auteur quitte la fusion, désadhère du tableau, accède à la vie…

Ce en quoi on retrouve ce qu’écrit François Jullien : « De ce qu’une fêlure s’esquisse dans l’ajointement des choses, ou plutôt de ce que cet ajointement attendu, fonctionnel, incidemment se défait, de ce qu’un écart se dessine et, par-là, de ce qu’une adaptation est perdue, une adéquation révolue, quelque chose d’inouï, d’inédit, subrepticement émerge : quelque chose qui n’a pas encore de nom peut commencer de se détacher,  peut commencer de s’extraire de l’indéfini des possibles,  de prendre pied dans l’effectif et d’exister.
Seule une décoïncidence, désolidarisant le soi de cette coïncidence avec soi, peut sauver ce soi promis sinon à l’inertie. Vie du sujet qui, coïncidant avec soi-même comme avec son monde, en suivant le train conforme de sa vie, laisse sa vie s’enliser. »

Version originale du Tableau de Savery.


Patrick Pluen


Triche... - Ajout d’étiquettes du dernier article : Cernay, Julia Eriksson, Helsinki, Finlande. Et du billet du 9 décembre dernier : Notre-Dame de Paris... 

               - Et très bonne année 2025 !

(NB)

Arch(r’)ives / On me dira…

Déménagement de galerie d’artiste – une emmerdeuse, certes… –, inventaire de bibliothèque d’écrivain… Ça, on jette, tu prends ? Eh, bon an m...