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lundi 3 novembre 2025

Encore des lits défaits / des disparitions

J'ai parlé déjà de lits défaits du blog (qui n’est pas en lien de celui-ci) Krickelins, qui plus est déjà vaguement de retour d’Auvergne. Draps froissés, traces d’on ne sait quels mouvements, plus ou moins nocturnes, plus ou moins conscients… N’y a-t-il là comme une allégorie d’une façon de voir la mémoire ? 

NB, Auvergne, fin octobre 2025

Alors que je m’apprêtais à aller voir son exposition dans le Limousin, devant donc me rendre en Auvergne – pour des raisons, voyez-vous ça, très dhôteliennes –, j’apprends la disparition de Gilles Sacksick, le 13 octobre dernier. Il était membre d’honneur de la Route inconnue, du fait de son amitié avec André Dhôtel. Et l’on peut discerner entre les deux créateurs une certaine correspondance d’univers, pourrait-on dire, peut-être.



J'ai écrit il y a quelques années un article sur des correspondances, oui, entre Dhôtel et le peintre Balthus. Certaines de ces correspondances – Balthus et Sacksick sont un peu de la même famille de peintres – peuvent se retrouver entre Dhôtel et Sacksick : des univers ordinaires en apparence, plutôt ruraux, des atmosphères d’attente. J’avais cité en exergue une citation de Jean-Claude Pirotte qui peut illustrer cette correspondance : « Il disait qu’il suffisait de regarder sans préjugé pour découvrir la permanente et merveilleuse innocence du monde, et sa sauvagerie, et cette étrangeté familière qui ménage sans cesse la surprise. » (Préface à la Chronique fabuleuse.)

Capture d'écran - Krickelins

Mais ces dernières nuits de la fin du mois d’octobre, entre Ouest de la France et Auvergne, j’ai assez mal dormi. C’est aussi que je participai à un travail d’inventaire d’une bibliothèque (on en reparlera, peut-être), travail passionnant mais remuant toutes sortes de poussières, comme autant de constellations de pistes de travail et de connaissances, mais… allez comprendre pourquoi : changements de températures, d’altitudes, d’oreillers ? Toujours est-il qu’un mal de tête, par moments, sournois, revenait…
Peut-être aussi qu’une bibliothèque – un peu complète… – est une image d’une vie… qui renvoie à la nôtre, à nos manques, à nos urgences ?

Photo de Tadzio (Björn Andrésen) - Capture d’écran

De retour d’Auvergne, précisément, je musarde sur divers sites. Parmi eux, un blog « gay » (Je suis partout n’est pas ma tasse de thé, mais je vais partout, ou pour le moins çà et là où il y a des choses intéressantes à lire, tant qu’il n’y a pas trop de sectarisme) : Gay Cultes.

Ceci me fait penser à cette réplique du personnage joué par Claude Rich, père de celui joué par Jean-Pierre Bacri (disparus eux aussi) dans le formidable Cherchez Hortense, de Pascal Bonitzer. Père et fils sont dans un restaurant japonais ; le fils se rend compte que son père folâtre avec le serveur charmant. Il lui demande des explications. Le père répond qu’il lui arrive de coucher avec des hommes, mais qu’il n’est pas homosexuel pour autant. Troublé, le fils quitte à un moment la table. Il revient…

« – Ça va mieux ? [Demande le personnage du père.]
– Oui… Parfaitement. [Répond le fils, qui fait mine de s’intéresser à nouveau au dossier qu’il a apporté avec lui, pour demander un service à son père, qui siège au Conseil d’État.] Euh… donc… euh… Mais, j’ai… j’ai pas très bien compris : tu couches, euh, avec des hommes, mais… tu n’es pas homosexuel…
– Il y a en chacun de nous une part de l’autre sexe. Seuls les imbéciles refusent de le reconnaître.
– Peut-être. Néanmoins…
– Je n’ai aucun goût pour ces casiers identitaires ridicules où tout le monde se bouscule pour entrer, pour ce communautarisme répugnant qui cherche à s’imposer partout, créer la haine de tous pour tous et finira par tout détruire. Je couche avec qui je veux. Et personne ne me collera une étiquette. »

Bon, mais tout cela pour dire que dans ce blog-là, j’apprends le décès récent de Björn Andrésen, « världens vackraste pojke », « le garçon le plus beau du monde », d’après un documentaire de 2021, l’acteur suédois de Mort à Venise, l’adaptation par Luchino Visconti du livre de Thomas Mann. (Il en a été question ici, aussi, entre autres là…)

Clic, clic… (Ou clic-clac?) Lits défaits de la mémoire du net.


Nils Blanchard

lundi 5 août 2024

Fin juillet, début août / Modiano, etc.

Je parlais au dernier billet, à propos d’une marche dans le Jura, de sensation d’affolement. Depuis, très vite, comme s’il fallait forcément aller si vite pendant les vacances, passé quelques jours à Angers. Déjà « rentré » – où est chez moi ? – après cinq heures de train.

NB - été 2024

Accueilli par le chat vaguement SDF. C’est comme s’il me guettait, qu’il voulait s’assurer que j’étais bien rentré.

Ces heures de train m’ont permis de finir la lecture de Rue des Boutiques Obscures, de Modiano – au moins un prix Nobel français pas trop dominicain (vous savez, cet ordre très en pointe dans l’Inquisition…) –, et surtout, quand même, un très grand écrivain.
Je l’avais emmené (et commencé) pendant ma marche jurassienne.

Il y est question d’un roi de Suède au détour d’un méandre de passé plus ou moins rapiécé du narrateur. Mais il est surtout question de mémoire.

Couverture : Pierre Le-Tan


Le narrateur, amnésique, est en quête de son passé, de fait de son identité, au sens d’abord administratif du terme : son nom, sa nationalité, jusqu’à son image en photographie lui sont problématiques.
Vers la fin du livre, on lit (page 238) :

« Jusque là, tout m’a semblé si chaotique, si morcelé… Des lambeaux, des bribes de quelque chose, me revenaient brusquement au fil de mes recherches… Mais après tout, c’est peut-être ça, une vie…
Est-ce qu’il s’agit bien de la mienne ? Ou de celle d’un autre dans laquelle je me suis glissé ? »

Le vague historien que j’ai pu être dans mon étude d’Elmar Krusman sait de quoi il est question là. (Et on verra encore peut-être cela dans un livre qui pourrait paraître prochainement…) Qui plus est : il s’agit dans Rue des Boutiques Obscures de s’étudier soi-même ; grand Dieu…

Ah, mais Botteghe oscure (Boutiques obscures), c’est aussi le nom d’une revue, fondée et dirigée par Marguerite Caetani, dans laquelle a écrit, entre autres, André Dhôtel (25 grosses livraisons du printemps 1948 au printemps 1960 ; Dhôtel y ayant publié neuf textes). On y lisait des textes en anglais, français, italien… (Je tiens ces renseignements d’un texte d’Emmanuel d’Yvoire, Cahier 10 de La Route inconnue, 2012…) On y reviendra, etc.

(Capture d'écran)


La fin du roman de Modiano se passe en partie en montagne ; Megève… On n’est pas loin du Jura, d’autant plus qu’il y a une affaire de guerre, de passeurs ; vous verrez, articles à suivre…

Mais, « rentré » donc après quelques heures de train, je lis l’article du 31 juillet de Julia Eriksson (blog en lien de celui-ci, etc.) ; elle rentrait alors d’un voyage de trente heures de train, de Biarritz :

« Dagstidningarna har tagit över hallmattan och den stora väskan hinner knappt packas upp förrän den ska fyllas igen. Jag lägger fram allting i högar på bordet. (…) Två veckor av semester har fått huvudet att börja spinna. Jag funderar på vad jag vill göra och vem jag vill vara. Ifrågasätter om jag tappat en del av min kreativitet under våren (…) »

« Les journaux jonchent le sol de l’entrée et j’aurai du mal à pouvoir vider le grand sac avant de le remplir à nouveau. Je dépose tout en piles sur la table. (…) Ma tête tourne après deux semaines de vacances : n’aurais-je pas perdu une partie de ma créativité au printemps ? Je réfléchis sur ce que je veux faire, sur qui je v'eux être (…) »

Moi, mon appartement n’a pas été rangé depuis la fin de la dernière année scolaire et universitaire.
Ai-je perdu une partie de ma créativité au printemps, ou à un autre moment ? Je ne sais… Mais il ne me faut pas confondre amoncellement et création… sans quoi, chassé de mon propre logis par mon désordre, j’irai rejoindre le chat dans les rues d’été…


Nils Blanchard

dimanche 30 juin 2024

Mémoire / Lieux secondaires / Incertitude

Il y a quelques jours, mal réveillé d’une mauvaise sieste – plus de 24 minutes ? – dans l’été soudain tombé (comme est tombée sous silence dans l’étrange campagne électorale française toute allusion à l’environnement malgré ces temps de chaleur), je « bulle » sur le site de l’Institut finlandais à Paris.



Là, on lit que « Cette année, la Fiskars Village Art & Design Biennale a lieu du 16 juin au 1er septembre 2024, à Fiskars en Finlande. »

Fiskars, ce n’est pas loin de Karis – on est dans la Finlande encore un peu suédophone – où j’ai résidé en une autre vie, comme on dit. Je me promenais souvent par là, même sous la neige ; à l’époque, il y avait encore une usine qui fabriquait des ciseaux notamment. Je l’avais visitée ; y avais rencontré une vague camarade d’une vague connaissance dont le visage reste étrangement incrusté en mon esprit. Je me souviens du bruit, là-dedans, qui contrastait avec le calme de la campagne alentour. Un vieil air de dix-huitième siècle, dans tout cela.

Alvar Cawén, détail, capture d’écran

Usine, vraiment ? D’après un article du Figaro de Sarah Chevalley, d’avril 2022, l’usine a fermé depuis plus de trente ans… Trente ans, ça paraît quand même beaucoup… Mais ne m’avait-on pas dit cependant que l’usine allait bientôt fermer (ou ai-je totalement « fantasmé » cette visite d’usine?), j’ai un doute, soudain ; la mémoire, décidément…
Impossible de trouver une date précise sur le site de Fiskars, très joliment « designé » par des mercadents…

Alvar Cawén - Pas Fiskars qui ne se situe pas au bord de la mer

Bon, mais ce qui m’intéressait, c’était la suite de l’article (de l’Institut finlandais) : « L’exposition s’inspire de la culture des résidences secondaires finlandaises, un moyen paisible pour les citadins et leurs familles de passer les mois d’été à la campagne pour s’adonner à des activités de loisir. Des visiteurs, invités ou non, apparaissent souvent sur le pas de la porte. »
Je me souviens avoir été invité dans une maison familiale, de campagne, d’une famille (je crois que c’était la branche suédophone de la famille en question, sans certitude… pardon ; la mémoire…) En fait, je crois que nous n’avions fait qu’y passer, assez vite. Maison assez grande en bois, comme intemporelle, qui avait quelque chose d’une datcha. Je crois me souvenir qu’il y avait encore au mur, dans une pièce, des portraits de l’Empire russe – d’avant 1917, donc. Quelque vieux calendrier trophée de famille ? (Bien étrange, en l’occurrence, vu le peu de russophilie de ladite famille, dans mon souvenir encore…)
Mais ces images, d’empereur, je crois, d’impératrice peut-être… Lubies ?
Difficile de décider ce qu’il en est, ce qu’il en pourrait être, sans source, sans document, sans photo… Des témoignages ? Ils seraient peut-être plus trompeurs encore qu’autre chose.

Et pourtant j’ai ces souvenirs en moi, ces traces, bien réels dans un sens.

Alvar Cawén - Capture d'écran


Plus loin, encore, l’article : « Nos habitations portent en elles de multiples notions qui méritent d’être explorées : l’affection et la séduction, l’effacement et l’absence, qui forment les récits familiers souvent négligés ou passés sous silence, des coulisses de nos vies domestiques – Sini Rinne-Kanto, commissaire de l’exposition. »

En l’occurrence, explorer le labyrinthe de la mémoire et de l’intime.


Nils Blanchard

vendredi 31 mai 2024

Mémoire, Brassens… Maine-et-Loire

Un des thèmes d’Elmar Krusman, peut-être pas très remarqué, est celui de la mémoire. Bizarrement, ce thème ressort – bien par hasard – ces derniers temps en lien à Georges Brassens (lui aussi est né en 1921…)

NB - Maine-et-Loire


C'est d’abord ce film de Henri Colpi, Une aussi longue absence, avec un scénario de Colpi, Gérard Jarlot et Marguerite Duras. Un homme – un vagabond – (ré)apparaît, dans une banlieue de Paris (Puteaux) à proximité du café tenu par une dame assez esseulée malgré une aventure avec un camionneur, aidée d’une jeune employée qu’elle traite un peu comme un enfant qu’elle n’a pas eu. L’homme est joué par Georges Wilson, la femme, Thérèse, par Alida Valli.
Elle croit – puis s’en persuade de plus en plus – reconnaître en lui son mari disparu à la fin de la guerre (après être passé notamment par un camp de concentration). Mais il a perdu la mémoire ; n’a de souvenance qu’à partir d’un moment, à la fin de la guerre sans doute, où il s’est retrouvé dans un champ, blessé vraisemblablement.
La femme se montre patiente, entêtée à retrouver son ancien mari, c’est-à-dire à lui faire recouvrer ses souvenirs. Mais on devine à un moment une certaine aporie de la chose. Elle se vexe, se met en colère, n’arrive pas à accepter qu’il ne se souvienne pas d’elle.
Comment appréhender les désordres de la mémoire ?



Le Maine-et-Loire revient sans cesse là-dedans, apparaissant comme une province lointaine de vacance, de France intemporelle. C’est là qu’ils (s’il est bien ce qu’on croit de plus en plus qu’il est) se sont rencontrés avant la guerre, qu’ils passaient leurs vacances. Qu’elle passe elle-même des vacances en compagnie de son camionneur. Elle lui répète plusieurs fois le nom de son pays d’origine. Pour « faire tilt ».
Mais ce qui marchera, bien tristement, bien plus efficacement, ce sont un uniforme et des cris ; une maladroite mise en scène qui mettra l’homme en panique (on crie son vrai nom dans la rue nocturne, lors qu’il fait un détour pour éviter un policier…)

Brassens apparaît vers le début du film, quand Thérèse, qui a suivi le vagabond jusqu’à son repère au bord de l’eau, le regarde déballer des trésors – des images – d’une grande boîte. Parmi eux, une photo de Brassens.

Image (capture d'écran) d'Une aussi longue absence  

Guère de lien entre Brassens et le Maine-et-Loire, si ce n’est ces vers dans la chanson Le modeste :

« Et s’il te traite d’étranger / Que tu vienn’s de Naples, d’Angers / Ou d’ailleurs, remets pas ta veste / Lui quand il t’adopte pardi / Il ne veut pas que ce soit dit / C’est un modeste. »

Mais Brassens d’appparaître çà et là dans de vagues recherches – c’est bien logique – autour de Charles Trenet.
Ailleurs encore.
Récemment, dans une chambre d’hôte au cours d’une marche, un livre dédicacé aux tenanciers, Brassens au quotidien, de Mario Poletti et Nadia Khouri-Dagher, Éditions Au cœur du Monde.

Ou encore il fut question ici d’une exposition sur le temps, qui a cours toujours à Fontevraud (Maine-et-Loire…), où l’on entendait lointainement Saturne.
Voix bizarrement lointaine, lors que Brassens semble insensible au temps.


Nils Blanchard


Rajout : Rajouté Gammmalsvensby et Michel Houellebecq aux étiquettes, de l'article précédent.

vendredi 22 décembre 2023

Retour sur l’enfance

On avait fini le billet précédent sur l’article d’Argoul (en lien de ce blog, page dédiée) sur Le tableau de Savery.


Autocitation de citation : « Le critique n’est pas une buse ; il évoque bien le problème posé par les derniers chapitres du livre de Martin Fahlén : La magie d’enfance s’est effacée ; ce tableau n’est plus le sien. Il est exposé en public. Son cadre amoureusement collé s’est fissuré, il a vieilli, comme l’auteur. »

Est-ce exactement cela ? Ce qu’on peut aussi regretter, et tenter de retrouver dans l’enfance, c’est une certaine pureté, en ce sens d’absence de corruption. J’enfonce une porte ouverte, encore faut-il s’entendre sur ce dont on parle exactement. Il ne s’agit pas d’honnêteté intrinsèque de l’enfant. Ce serait même plutôt l’inverse, chez un André Dhôtel, par exemple, avec Georges Leban, invétéré menteur, d’autres.
L'absence de corruption ne concerne pas là non plus celle du monde autour (même si…) Non, je veux parler d’une corruption (encore pourra-t-on dire que le terme est inadéquat) par soi-même : au-delà de la simple corrosion de l’âge, le travail de la mémoire et de la réflexion, leurs changements de cap. En l’occurrence, la mémoire a quelque chose de scientifique allant d’errement en errement, évitant parfois les écueils les plus récents (pas toujours).Un enfant n’a pas me semble-t-il (jusqu’à quel âge?) une mémoire aussi travaillée, et une réflexion, ça va un peu ensemble, aussi reculée. Est-ce une « magie » ?

Hessel Miedema, capture d'écran

Et là arrive soudain la notion de paradis. Elle me titille depuis quelque temps déjà ; je l’ai évoquée avec Peer de Smit. Et voilà qu’il y a eu – ce n’est pas fini semble-t-il – toute une série d’articles dans le blog Alluvions, en lien de celui-ci, sur l’enfer d’abord, mais aussi le paradis. On y reviendra... Les murs du paradis de l’enfance (le paradis est d’abord un espace clos, me faisait remarquer Peer de Smit) sont cimentés de rêves, contes, naïveté (peut-être), illusions… Mais ils ne sont pas étanches, correspondant avec ce qu’il y a derrière, séculaire pour ainsi dire. Toujours est-il que, dehors, il faut être habillé. À l’intérieur, non. Adam et Eve, quand ils sortent du paradis, sont nus. Ils sont un peu comme ces personnages de Hessel Miedema.

Hessel Miedema, capture d'écran

Bon mais au Moyen Age, cependant, les choses étaient plus complexes : les morts sont nus au moment de la résurrection (premier étage du tympan ci-dessous), puis ils s’habillent pour aller au paradis (deuxième étage, gauche), restent nus s’ils sont jetés en enfer (droite).

Tympan de la cathédrale de Bourges. Capture d’écran

Les anges aussi sont habillés de longues tuniques. Le Christ, lui, est torse-nu.

Bon. Mais revient (il faudrait un autre mot, plus « fort », que « revenir ») ce thème de l’enfance parce que j’ai commencé de lire (entre autres…) Vapeurs d’enfance, que j’ai eu récemment, qui est paru récemment aussi, de Michel Lamart (éditions unicités, 2023). Ce livre est composé de beaux textes, personnels, comme des petites nouvelles instantanées, sur l’enfance de l’auteur (avec une dernière partie consacrée à des poèmes). On y reviendra vraisemblablement.

Couverture : Jérémie Lamart

Il y est question, page 82, de sommeil. Enfant, le lit du narrateur, au sommeil difficile, « craquait comme un gréement martyrisé par les vents de l’océan. (…) Je me débattais dans le noir absolu, jusqu’à ce moment délicieux et effrayant où, renonçant à l’épave du polochon, je me laissais couler dans l’abysse sans fond de la couche (…) »

Le sommeil est aussi ce qui nous relie à l’enfance. On n’y triche pas de la même manière. On y est peu corrompu « par soi-même : au-delà de la simple corrosion de l’âge, le travail de la mémoire et de la réflexion, leurs changements de cap ».
(Auto-citation de porte ouverte.)

La maladie, dans un sens, relie aussi à l’enfance ; je parle là en tout cas des petites maladies sans conséquences. C’est peut-être lié à ce qu’en disait Jacques Brenner : « Le seul avantage de la maladie, c'est qu'elle vous libère de ce que vous teniez pour vos responsabilités. »

Bizarrement, Julia Eriksson, en lien de ce blog, tombe malade juste avant Noël, un certain Noël familial, comprend-on, d’enfance, quoi.

« Men så, vakna klockan nollfyra av att kroppen skakar, frossa och feber, termometerns siffror sakta tickandes uppåt: 38,5 38,6 38,7. Och så besvikelsen och sorgsenheten följt av skulden. Varför kunde jag inte bara vara hemma och ta det lugnt i veckan? (…) En bild: jag liggandes i min ensamma etta på julafton ätandes en apelsin. »

« Mais alors, réveillée à quatre heures le corps tremblant, frissonnante et fiévreuse, les chiffres du thermomètre montant avec assurance : 38,5, 38,6, 38,7. Et là, la déception et la tristesse, suivies de la culpabilité. Pourquoi ne suis-je pas restée simplement à la maison, tranquille, cette semaine ? (…) Une image : je suis couchée dans mon studio solitaire le soir de Noël, mangeant une orange. »

Sorte de prison de la maladie.

(Au moins n’a-t-elle pas affaire, je l’espère en tout cas, à quelque sous-klamminette estampillée Château pour essayer de la culpabiliser davantage.)

God Jul ! Joyeux Noël !


Nils Blanchard

lundi 11 décembre 2023

Vérité et mémoire / cadre, et Savery

Dans Till sannigens lov, traduit en français par le titre Paula, ou l’éloge de la vérité, de Torgny Lindgren, le personnage principal est « encadreur », réparateur de cadre – y a-t-il un autre mot ?


 
Je vais peut-être faire ici des liens hasardeux. Mais il me semble que dans le roman de Torgny Lindgren, le personnage principal est comme jugé, et mal jugé par la société ; il est trop pauvre pour avoir le droit de posséder un tableau coûteux de Nils Dardel.

Bon. J’ai eu vent d’une certaine actualité télévisuelle récente (je ne possède pas moi-même de télévision) et il semblerait, d’après ce que j’ai compris, que des émissions télévisuelles fissent désormais le procès de personnalités via la ressortie d’anciens « reportages ». Procès ? Lynchage… Lors que la présomption d’innocence est une des bases de l’état de droit !

Ce titre de Torgny Lindgren… L’éloge de la vérité. Qu’est-ce que la vérité ? Sur le plan judiciaire, dans un état de droit : c'est celle établie par un jugement dans les règles.

Là où l’on rejoint nos sujets, c’est que l’on retrouve cette citation de l’auteur (de ses Souvenirs, Acte sud, traduits par Lena Grumbach, 2013 – dans un article de Libération de Claire Devarrieux du 6 novembre 2013) : « Nous n’avons pas une seule mémoire, ai-je dit, nous en avons des milliards. Mes lecteurs et moi, nous n’avons jamais cru en la mémoire. » Moi-même n’irai pas jusqu’à dire que je ne crois pas en la mémoire, mais je me suis beaucoup interrogé sur elle lors de mon travail sur Elmar Krusman, notamment sur la mémoire des témoins.
Il s’agissait là il est vrai d’histoire, pas de justice. Mais les écueils, les problèmes, les précautions à prendre me semblent comparables.


Si je parle de cette histoire d’encadreur, c’est aussi parce que Le tableau de Savery, de Martin Fahlén (cf. la page dédiée sur ce blog) a fait l’objet d’un bel article – qu’il en soit remercié – d’Argoul, le 9 décembre.
Or dans ce livre, le narrateur et son père font office d’encadreurs du tableau familial, ce qui les rapproche. Un chapitre entier de l’ouvrage s’intitule « Le cadre ». Évidemment, le terme de « cadre » dépasse le cadre de son sens premier. On lit notamment, page 71 :

« Mais comment encadrer la peinture ? Cette question revenait régulièrement. Pour trouver le cadre idoine à notre tableau de Savery, Papa et moi visitâmes le Musée national à Stockholm, pour étudier différents cadres du début du XVIIe siècle.
Papa me demanda de faire des croquis à partir de ses commentaires sur les mesures, couleurs et formes. Nous étudiâmes longtemps un cadre après l’autre. Puis finalement il en trouva un beau, bien représentatif de la période, que nous décidâmes de copier. Ensuite, réaliser cet objet nous demanda un pénible et long travail.
Papa considérait qu’un travail manuel, en commun, serait parfait pour mon éducation. »


Je sors un peu du cadre : qu’on ait affaire à des puissants ou pas – qu’on puisse ou pas les encadrer (pardon…) –, éviter le lynchage, respecter la présomption d’innocence, le travail de la justice… ça constitue le cadre de l’état de droit.
Un Elmar Krusman, dans l’Estonie occupée par les nazis, a peut-être été dénoncé, pour communisme, peut-être aussi par quelqu’un qui croyait très bien faire, allez savoir… Arrêté, il a subi des parodies de procès, pour connaître finalement le destin que l’on sait.


Nils Blanchard

vendredi 2 juin 2023

De la mémoire, Claudie Gallay, Jean Mergeai…

Conseillé par Héloïse Combes, j’ai lu avec plaisir (j’en ai déjà un peu parlé ici) ce long roman de Claudie Gallay, Les déferlantes, de 2008, qui se déroule en un lieu qui m’est étrangement un peu familier : La Hague. 

NB - La Hague

On va rejoindre les thèmes de ce blog par deux voies.
D'abord, la Normandie reste aussi le pays des gens du Nord, ces vikings pour se débarrasser desquels le roi Charles le Simple, en 911, octroie à Rollon (originaire vraisemblablement du Danemark) le duché de Normandie.
Ensuite, un certain travail (oh que je n’aime pas ces expressions!) sur la (et non « de ») mémoire est au cœur du livre.
On y lit (page 187) :

« – Pourquoi tu t’intéresses à ça ? Il m’a demandé en écrasant sa canette entre les doigts.
Les questions, les réponses, ce complexe tricotage de mensonges et de vérités. Les choses dites en décalé, celles dites seulement en partie et celles qui ne le seront jamais. Toutes les teintes du contre-jour.
J'avais appris ça avec les cormorans.
Quand un cormoran avale un poisson, c’est toujours la tête en premier. Leur estomac digère par étape. Un jour, j’ai trouvé un cormoran mort, je l’ai éventré, à l’intérieur de son estomac, la moitié du poisson qu’il venait d’avaler était encore intacte alors que tout le reste était en bouillie. »

NB - La Hague
L'image est bien trouvée, n’est-ce pas ?
Les monceaux de mémoire qui émergent, « sans filtre », brutes encore.
Qu’en faire ? Qu’en dire ?
(Et digérée ou non, la mémoire n’est pas exempte d’erreurs…)

J'ai appris des choses encore très récemment sur l’arrestation d’Elmar Krusman, – qui sont du domaine privé plus qu’autre chose et que je ne révélerai pas, ou pas « brutes »… peu importe… – ; monceaux de mémoire échappés du temps.

NB - La Hague

Quant aux erreurs de la mémoire, ses traficotages plus exactement là, on retrouve ça chez Jean Mergeai, auteur belge, entre autres, des Vêpres buissonnières (Duculot, 1974, page 64), que je connais parce qu’il est (magnifiquement, bien sûr) préfacé par André Dhôtel :

« Il est vrai qu’entre adultes – entre hommes faits, comme on dit – on ne parle guère de ses premières années si ce n’est pour évoquer un bonheur diffus, trafiqué par la mémoire (…). »


On penche là, là aussi, vers l’enfance.


Nils Blanchard


samedi 27 mai 2023

« … où il y a des hommes... » – mémoire, travail

 On en a déjà un peu parlé avec Mikaela Blomqvist, à cet endroit , le mot « trauma » est à la mode. Et il a tendance à agacer certaines observatrices suédoises (et pas que).

Halbout du Tanney

 Par l’étymologie, grecque comme souvent ce qui est lié au corps, à l’être, notre mot (via l’anglais me semble-t-il) est tout droit dérivé de τραύμα, à savoir la blessure.

Dans le Göteborgs Posten du 5 mai dernier, Joanna Gorecka note : « Det sägs att vi lever i en meritokrati, men vi lever kanske i en traumakrati? I serier som ”Bachelor” och ”Love is Blind” blir deltagarna alldeles saliga om deras tilltänkta respektive varit med om något jobbigt. Genast attribueras den traumatiserade med ädla och soliga egenskaper. Alla vill ligga med en martyr. »

« On dit que nous vivons dans une méritocratie, mais ne faut-il pas parler plutôt de traumacratie ? Dans des séries comme ”Bachelor” et ”Love is Blind”, les personnages semblent atteindre au parfait bonheur du fait que leur partenaire potentiel soit passé par des épreuves. Le traumatisé est tout de suite affublé de qualités nobles et solaires. Tout le monde veut coucher avec un martyr. »

Bon. Mais dois-je préciser que je ne sais à peu près rien des séries évoquées ni des « réseaux » « sociaux » dont parle aussi par ailleurs la chroniqueuse ? (Presque rien, à savoir suffisamment pour les fuir coudes aux côtes…)

Halbout du Tanney
Pour l’historien, il pourrait être plus intéressant de s’arrêter sur la notion de « trauma » dans le cadre de sociétés (la France d’aujourd’hui : attentats, crises des gilets jaunes et de la pandémie… ont infligé bien des blessures en partie partagées). Sans parler d’évolutions plus profondes (changements de la société, crise environnementale…) Est-ce un hasard si l’expression démocratique des gens devient erratique à tel point qu’on ne parvient plus à dégager des alternatives fréquentables mais qu’on aboutit à des « choix » comme obligatoires, face à des extrêmes peu ragoûtants ? (Cela, on le sait, pas qu’en France.)

Un lien est-il à faire avec la manière de redonner vie à la mémoire commune ?

Là, on arrive à des concepts difficiles, trop facilement employés par des bavasseurs qui s’imaginent pourvoir les utiliser dans leur logorrhée presque comme de simple types de langage, n’entendant de toute façon rien aux sujets qu’ils prétendent évoquer ; on entend alors parler de « devoir de mémoire », « travail mémoriel »…

Halbout du Tanney
J'ai regardé la vidéo de la Journée nationale du souvenir des victimes et des héros de la déportation du 30 avril dernier, au Struthof. Dans son discours, phrase intéressante de la secrétaire d’État auprès du ministre des Armées, Patricia Miralles : « Notre mémoire est vivante, et elle est l’effort de tous. » (En tout cas de tous ceux qui travaillent – le marbre ou le bois tout aussi bien –, qui écoutent, qui ne se contentent pas des anathèmes, des a priori, des fantasmes…)

Et de rappeler que Simone Veil n’aimait pas l’expression « devoir de mémoire ». Le seul devoir, c’est d’enseigner et de transmettre, expliquait-elle.

On me demandera ce que viennent faire ici toutes ces sculptures.

C'est qu’elles sont de Halbout du Tanney, le sculpteur du Gisant que l’on voit sur le site de l’ancien camp de Natzweiler.

Halbout du Tanney, Site de l’ancien camp de Natzweiler Struthof



Nils Blanchard


mercredi 26 avril 2023

Désirs des cents

 Sur ce mauvais jeu de mot, je profite de ce centième billet pour mentionner deux livres que je voudrais lire, n’ai pas encore…




Ces deux livres ont été publiés chez le même éditeur finlandais, Schildts & Söderströms
Le premier (Le monde est à moi en français) est une compilation de poèmes et de photographies d'Edith Södergran. 
Le second (Le pouvoir de la mémoire) contient les récits de ce qui est une psychologue juridique, qui est intervenue dans des cas impliquant des enfants. Du coup: expériences et réflexions sur la mémoire, sa fragilité, sa fiabilité... dans le cadre de tribunaux, oui, mais on n'est pas très loin des réflexions que l'on se fait sur les témoignages en histoire, notamment autour d'événements aussi traumatisants et marquants (au sens premier du mot -- qui laissent une marque) que certaines expériences de la Seconde Guerre mondiale. 
Difficile sans doute de faire un lien entre les deux, si ce n’est en parlant d’un livre que j’ai lu, en revanche. Avec un très grand plaisir de lecture, surprenant – on n’a pas, sincèrement, si souvent cela. Il s’agit de La vallée de la vie, de Myriam Kissel (L’Harmattan, 2022).


J'ai croisé cette auteure lors d’un colloque à Besançon en janvier puis ai commencé un peu par hasard ce livre d’elle pour ne plus parvenir à m’en détacher avant la fin. Attention néanmoins : pas de ces lectures boulimiques de polar tard dans la nuit (quoique…) Lecture tranquille, suivant la personnage, Pauline, dans son périple. « Périple », vraiment ? On ne peut évidemment en dire beaucoup plus sur l’histoire que ce qu’il y a d’annoncé sur la quatrième de couverture…


Si ce n’est… que Pauline ne trouve pas réellement « son » pays. (Eh ! Au colloque de Besançon, j’en ai déjà parlé, j’évoquai quant à moi Le pays où l’on n’arrive jamais.) Et on retrouve dans un certain sens ce titre de recueil (posthume) de Södergran : Landet som icke är (et qui figure dans la compilation sus-mentionnée…

Ça, c’est pour Södergran.


Pour Julia Korkman, on passe donc au thème de la mémoire, problématique, des témoignages, à des procès… 
Pauline, l’héroïne du roman de Myriam Kissel fait un travail d’anthropologie ; sont cités des voyageurs, anthropologues, dont Pauline approuve plus ou moins les recensions ou les façons de travailler (sans leur faire quelque procès que ce soit, certes).

Et ça me ramène à un autre livre de L’Harmattan… le mien. (Comme ça : Schildts & Söderströms – L’Harmattan, 2 partout…)
Je ne sais si ce thème ressort beaucoup d’Elmar Krusman, et pourtant il m’a occasionné pas mal de réflexions et recherches – mais le champ est à peu près infini… – : celui de la mémoire ; des mémoires… son évolution dans le temps. Ainsi ces cinq auteurs témoins dont j’ai utilisé les textes, n’ayant pas connu Elmar Krusman, mais ayant connu des conditions de détention et de malheur relativement comparables, près du Neckar. Ces auteurs (Roger Farelle, Philippe Bent, Michel Ribon, S. J. Sagan et Maurice Voutey), ont rédigé leurs souvenirs à des dates différentes: 1945, 1958, 1972, 1982, 1990. On a l'impression de jalons de mémoire jusqu'à... l'histoire.   


Nils Blanchard


Arch(r’)ives / On me dira…

Déménagement de galerie d’artiste – une emmerdeuse, certes… –, inventaire de bibliothèque d’écrivain… Ça, on jette, tu prends ? Eh, bon an m...