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dimanche 21 avril 2024

En Mayenne – quelque part vers la civilisation

Rencontres avec des étrangers, qui parfois peuvent donner l’impression que l’on est très proche du premier inconnu venu. Puis, la plupart du temps, ces rencontres se terminent comme des bulles de savon qui explosent sous la pression du temps, des nécessités. Oui…



Oui, c’est la même introduction que celle de l’avant-avant-dernier billet, où j’ai bifurqué, entraîné par Lorenzo et Patrick Reumaux.

Ces rencontres fortuites – un regard, une fraction de seconde parfois – n’est-ce pas pourtant aussi, d’une certaine manière ce qui permet d’entrevoir cet autre dhôtelien. Une fissure, un éclair.

Et c’est peut-être, bien modestement, le but que recherchent certains blogs.

Bien. Reprenons là.

Le blog de Gabrielle (Gabrielles blogg, en lien de celui-ci), par exemple ? C’est de lui dont je voulais parler.
Le 18 février dernier, l’auteure y raconte une rencontre de hasard avec une femme un tout petit peu plus âgée qu’elle.

« Jag slår mig ner på bänken vid hållplatsen. Efter en liten stund kommer en äldre kvinna i svart vinterrock och svart mössa och sätter sig bredvid mig.
Trött?” frågar jag.
Jag har gått omkring nere på stan. Vet du när bussen kommer?”
22 över. Det tar en stund, men jag väntar på den. Har du varit och shoppat?”
Ja, jag behövde några grejer.” »

« Je m’assois sur le banc de la salle d’attente. Après un petit moment, survient une femme d’âge mûr avec un manteau noir, un bonnet noir, qui s’installe à côté de moi.
Fatiguée ?” je demande.
J’ai été me balader en ville. Quand est-ce que le bus arrive ?”
À 22. Ça fait un peu long mais j’attends quand même. Tu as fait des courses ?” [Le tutoiement est de rigueur, en Suède.]
Oui, j’avais besoin de différents trucs. »




Bon, elles sont en Suède, vers Stockholm, sans doute.
Mais on pourrait aussi bien les imaginer sous un temple (la salle d’attente…) en Grèce, ou en Asie Mineure… C’est que je suis dans la lecture d’Eschyle en Mayenne, de Jean-Loup Trassard.
C'est que, savez-vous, l’Ukraine (et la Russie soit dit en passant), est dans sa troisième année de guerre.

« Medan vi sitter där och väntar hinner vi med att sucka djupt över världsläget, Putin, Navalnyj och så Mellanöstern med Israel och om hur landet kom till. Och så talar vi om vintrarna (…)

Men jag är inte härifrån”, säger jag. ”Jag är uppvuxen i Söderhamn, strax norr om Gävle.”
Jamen jag är född i Örnsköldsvik!”
Du är norrlänning du med – roligt!”
Ja, en sån där tystlåten tillbakadragen typ.”
Som aldrig pratar med främlingar…” fyller jag i.
Vi skrattar båda två. »

« Alors que nous sommes là à attendre, on arrive à refaire le monde, Poutine, Navalny et le Moyen-Orient avec Israël et la situation de notre pays. Puis nous en venons aux hivers (…)

Mais je ne suis pas d’ici”, je précise. J’ai grandi à Söderhamn, juste au nord de Gävle.
Ah, mais ça… Moi-même, je suis née à Örnsköldsvik !
Alors toi aussi tu es du Norrland ; c’est marrant !
Oui, je suis une ce es gens taiseux et renfermés...
Qui n’adresse jamais la parole aux étrangers…je complète.   
Nous rions toutes deux. »

Fissures.
Jean-Loup Trassard évoque Eschyle, les Perses… et de temps en temps on a comme une image, une fraction de parenthèse mayennaise. Un chant d’oiseau, une parole d’agriculteur.

Rencontres comme à travers le temps ; en temps de retour de guerre.


Nils Blanchard


Triche : Étiquettes du billet précédent, rajoutées ici: État de droit, Paris, Deauville, Cherbourg. 

samedi 10 février 2024

La nostalgie des panzers / Retour à Gracq

« Votation » à Paris, sur une augmentation des tarifs de stationnement pour les panzers, pardon, les véhicules de plus de 1,6 tonnes (et électriques de plus de 2 tonnes), le 4 février dernier. 54,55 % pour. 

André-Georges Barbier, vue de Paris (capture d'écran)

Entendu sur une radio un représentant d’association d’automobilistes (je ne sais pas laquelle) commencer de glapir de la sorte : « C’est déjà difficile d’habiter à Paris, alors... »
Plus exactement, pour des questions de prix du logement, il est impossible, pour beaucoup de gens, de s’installer à Paris. Mais une fois qu’on y est : « difficile de vivre à Paris ?... » (surtout quand on a assez d’argent à perdre dans un panzer…?) De qui se moque-t-on. Mais si ces gens-là n’aiment pas Paris, qu’ils aillent vivre ailleurs ! Et peut-être retrouvera-t-on dans la capitale des logements abordables.

André-Georges Barbier, vue de Paris (capture d'écran)

Ce qui est un peu dommage, c’est que si peu de gens aient voté : 78 121 Parisiens sur 1 374 532 inscrits.
Quoique. Je déteste ces énormes véhicules qui fondent derrière vous sur les routes tous feux surallumés parfois, ou qui, s’ils sont devant vous, vous bouchent toute vue ; prennent plus de place que les autres généralement. Néanmoins : donner sa voix à l’accroissement d’une taxe de stationnement ? Sur le principe, ça me gêne bien sûr ; les octrois et autres oiseaux de fer (voir à cet endroit – si, si : il suffit de cliquer –) ne sont point du tout mon fait. On me reprochera quelque misanthropie ? C’est gentil, après tout, de faire payer les « encombrants » dans les villes (voir, encore, ici…), C’est bien intentionné. Comme les pavés de l’enfer.
(Et avec cet argent, les gentilles municipalités pourront financer du mobilier urbain adapté à empêcher que des pauvres, des vagabonds, des SDF puissent s’y coucher ou y dormir…)

Puis bien sûr certains arguments des tenants des « SUV » – qu’ils n’aillent pas nous faire croire par contre qu’ils sont écologiques – et autres « 4X4 » sont peut-être entendables. Si la Seine débordait, peut-être parviendraient-ils plus facilement à passer par des rues inondées avec leurs véhicules. Ou si des animaux de la ménagerie s’échappaient, sans doute s’y sentiraient-ils plus en sécurité derrière les pare-buffles.
Moins sérieusement, certes, la mesure ne fera vraisemblablement que peu baisser la pollution, etc.

André-Georges Barbier, vue de Paris (capture d'écran)

Mais c’est une question culturelle qui est en jeu. « On achète ce qu’on veut ! » Non. Tout n’est pas, ne doit pas être nécessairement à vendre contrairement à ce que l’on voudrait parfois faire croire. Et en l’occurrence, l’Europe est un petit continent (en superficie) ; les panzers n’y sont pas adaptés, sauf en temps de guerre auxquels personne ne souhaite revenir. On a déjà artificialisé beaucoup trop d’espace ; on ne peut plus continuer d’augmenter la taille des routes, des places de stationnement…

Mais la question remue je ne sais quoi dans l’irrationnel de certaines gens.
Frappé de voir la forte proportion de panzers au Danemark récemment, qui n’est pourtant pas un pays qui dispose d’énormément de place quant à lui.
Ces véhicules n’éveillent-ils pas quelque chose d’une vague nostalgie d’après-guerre (je vais faire un peu de psychologie de bazar), reçue par les actuels propriétaires de ces engins de leurs grand-parents, arrière-grand-parents peut-être, devant un antique poste de télévision, en regardant des films vaguement rigolards sur la Seconde Guerre mondiale ?

André-Georges Barbier, vue de Paris (capture d'écran)

Là, on peut revenir à Gracq.
Il rend très bien la rencontre avec un char allemand, dans Un balcon en forêt.


Nils Blanchard


Triche : Je rajoute Louis Guilloux, Cripure, Nabucet aux étiquettes ; c’était trop plein la fois dernière.

P.-S.: Retour à 1921. Mort de Robert Badinter le 9 février. Je me renseigne sur l’abolition de la peine de mort dans les pays nordiques ; pour ce qui est de la Suède, l’abolition pour les crimes commis en temps de paix a eu lieu officiellement le 30 juin 1921, le 1er janvier 1973 pour ce qui est des crimes commis en temps de guerre. Plus important peut-être : la dernière exécution y a eu lieu le 23 novembre 1910.
Il ne s’agit pas ici de se rengorger que les uns ou les autres aient supprimé la peine de mort plus ou moins tôt, mais pour la France, la disparition de Robert Badinter accompagne, j’en ai peur – on en reparlera – un temps particulier, où une certaine vigilance se relâche vis-à-vis de l’antisémitisme, ou de manquements à certains principes essentiels de l’État de droit. J’ai entendu aussi il y a quelques jours, au cours d’un entretien à la radio, Martin Kamitz évoquer un respect moins grand depuis quelques décennies pour le corps, à travers les photos, les films, avec des scènes de violence, de torture, presque banalisées.

dimanche 7 janvier 2024

Anjou, presse, camps, actualité

 Jamais en Alsace bien sûr, mais ailleurs il peut m’arriver, avec intérêt, de lire la presse locale.

NB – Anjou, janvier 2024

De passage à Angers, lecture dans Ouest-France (les éditions de ce journal, en ce qui concerne certains thèmes historiques de la Seconde Guerre mondiale liés à l’Alsace – décidément… –, ne font pas toujours des choix très judicieux, mais, bon…)

Début novembre (2023), un article de Christophe Penot relevait l’étrange mise en vente, dans une enchère, d’une tenue de déporté. Le journaliste précisait qu’elle avait appartenu au résistant Francis Richard, arrêté en mai 1944 et déporté à Dachau. Il avait survécu… Le « lot » provenait d’un vide-grenier. N’avait-il plus de famille ?

Ouest-France, 4-5 novembre 2023

Le 2 janvier 2024, un autre article, d’Emmanuel Esseul, concerne un autre déporté, Charles Gohier, mort fin décembre 1943 ou début janvier 1944 dans l’enfer de Dora, camp alors dépendant de Buchenwald.
C'est à la suite d’une « cousinade » que des gens de sa famille ont enquêté sur cet homme.

Ouest-France, 2 janvier 2024

En l’occurrence, il ne semble pas avoir été déporté pour action de résistance, mais pour vol de matériel allemand.
Cela permet de souligner que l’enfer concentrationnaire a incorporé des gens de divers horizons, aux parcours divergents. Mais le résultat, pour Charles Gohier, mort à vingt ans après des mois de travail – torture ? – dans un tunnel, rappelle le destin de Maurice Vissà, dans l'enfer de Haslach.

NB – Anjou, décembre 2024

C'est aussi une face du nazisme – du totalitarisme ? –, cette manière de traiter les réprouvés, les prisonniers. Ceux qui, dans un État de droit digne de ce nom devraient (éventuellement…) subir une simple privation de liberté.
Est-ce un hasard si la montée des extrêmes accompagne la remise en cause de principes élémentaires de la justice, de l’État de droit (présomption d’innocence, jugements dans un cadre idoine, avec droit à la défense – pas sur l’étal poissonneux d’un marché télévisuel…) ?


Nils Blanchard


N.-B. : Parution annoncée pour ce mois-ci du nouveau livre de Wera von Essen, qui s’annonce comme la suite du formidable En debutants dagbok.



lundi 11 décembre 2023

Vérité et mémoire / cadre, et Savery

Dans Till sannigens lov, traduit en français par le titre Paula, ou l’éloge de la vérité, de Torgny Lindgren, le personnage principal est « encadreur », réparateur de cadre – y a-t-il un autre mot ?


 
Je vais peut-être faire ici des liens hasardeux. Mais il me semble que dans le roman de Torgny Lindgren, le personnage principal est comme jugé, et mal jugé par la société ; il est trop pauvre pour avoir le droit de posséder un tableau coûteux de Nils Dardel.

Bon. J’ai eu vent d’une certaine actualité télévisuelle récente (je ne possède pas moi-même de télévision) et il semblerait, d’après ce que j’ai compris, que des émissions télévisuelles fissent désormais le procès de personnalités via la ressortie d’anciens « reportages ». Procès ? Lynchage… Lors que la présomption d’innocence est une des bases de l’état de droit !

Ce titre de Torgny Lindgren… L’éloge de la vérité. Qu’est-ce que la vérité ? Sur le plan judiciaire, dans un état de droit : c'est celle établie par un jugement dans les règles.

Là où l’on rejoint nos sujets, c’est que l’on retrouve cette citation de l’auteur (de ses Souvenirs, Acte sud, traduits par Lena Grumbach, 2013 – dans un article de Libération de Claire Devarrieux du 6 novembre 2013) : « Nous n’avons pas une seule mémoire, ai-je dit, nous en avons des milliards. Mes lecteurs et moi, nous n’avons jamais cru en la mémoire. » Moi-même n’irai pas jusqu’à dire que je ne crois pas en la mémoire, mais je me suis beaucoup interrogé sur elle lors de mon travail sur Elmar Krusman, notamment sur la mémoire des témoins.
Il s’agissait là il est vrai d’histoire, pas de justice. Mais les écueils, les problèmes, les précautions à prendre me semblent comparables.


Si je parle de cette histoire d’encadreur, c’est aussi parce que Le tableau de Savery, de Martin Fahlén (cf. la page dédiée sur ce blog) a fait l’objet d’un bel article – qu’il en soit remercié – d’Argoul, le 9 décembre.
Or dans ce livre, le narrateur et son père font office d’encadreurs du tableau familial, ce qui les rapproche. Un chapitre entier de l’ouvrage s’intitule « Le cadre ». Évidemment, le terme de « cadre » dépasse le cadre de son sens premier. On lit notamment, page 71 :

« Mais comment encadrer la peinture ? Cette question revenait régulièrement. Pour trouver le cadre idoine à notre tableau de Savery, Papa et moi visitâmes le Musée national à Stockholm, pour étudier différents cadres du début du XVIIe siècle.
Papa me demanda de faire des croquis à partir de ses commentaires sur les mesures, couleurs et formes. Nous étudiâmes longtemps un cadre après l’autre. Puis finalement il en trouva un beau, bien représentatif de la période, que nous décidâmes de copier. Ensuite, réaliser cet objet nous demanda un pénible et long travail.
Papa considérait qu’un travail manuel, en commun, serait parfait pour mon éducation. »


Je sors un peu du cadre : qu’on ait affaire à des puissants ou pas – qu’on puisse ou pas les encadrer (pardon…) –, éviter le lynchage, respecter la présomption d’innocence, le travail de la justice… ça constitue le cadre de l’état de droit.
Un Elmar Krusman, dans l’Estonie occupée par les nazis, a peut-être été dénoncé, pour communisme, peut-être aussi par quelqu’un qui croyait très bien faire, allez savoir… Arrêté, il a subi des parodies de procès, pour connaître finalement le destin que l’on sait.


Nils Blanchard

mardi 7 mars 2023

Quelques « petites » choses / blogs et sites

Billet court. Toutes sortes de ricochets autour de divers blogs, récemment ; réflexions passé-présent, ami-ennemi...

NB - Karis

Questions… éthiques…, on en reparlera : peut-on lire ce qui émane d’auteurs personnellement détestables – Céline, d’autres… – Donner une place en ce moment à la littérature russe ?
Je me suis pas mal intéressé à Jean Dubuffet (en lien à Paulhan, Dhôtel, Edith Boissonnas), or il tenait des propos passablement ignobles, antisémites notamment, dans ses lettres… Avec cette langue si particulière.
Ça me ramène à une citation d’Alain Finkielkraut, que je lus récemment sur le blog de Thomas Nydahl le 12 février, à un moment où il mettait çà et là, étrangement pour moi qui y ai vécu près d’un an, des photos de Karis, en Finlande. Finkielkraut lie l’antisémitisme à la médiocrité, ce qui me semble tomber sous le sens en effet. 

Capture d'écran, Svenska Dagsbladet, 22 août 2022

Tout autre sujet, il y a quelques jours, le prix du Svenska P.E.N. a été décerné à Wera von Essen…
Sur leur logo : ils défendent la parole libre.
Et l’été dernier, W. von Essen a écrit un article sur l’écrivain russe Andreï Platonov. Ça commence ainsi :

« Ryssarna”, sa min mor om en av sina bokhyllor. Det var en bokhylla som skilde sig från de andra, europeiska, aldrig att hon sa ”fransmännen” eller ”tyskarna” med samma tonfall. Nej, det här var en annan hylla. Att vi dessutom har ryskt påbrå gjorde inte saken mindre mystisk för mig som tonåring. Kanske var det kombinationen av en oerhörd respekt och tilltro till litteraturen och en stenhård censur av densamma som redan under gymnasieåren gav mig ett minst sagt ambivalent förhållande till orden (…)  »

« Les Russes”, disait ma mère d’une d’un des rayons de sa bibliothèque. C’était un rayon qui se distinguait des autres, européens, desquels elle ne disait jamais : “les Français” ou bien “les Allemands” avec le même ton. Non, il s’agissait d’un autre rayon. Et le fait que nous ayons par surcroît quelques ancêtres russes ne rendait pas la chose moins mystique pour moi, adolescente. C’était peut-être le mélange d’un respect, d’une confiance énormes dans la littérature et d’une censure implacable d’icelle qui, dès mes années années de lycée, construisit ma relation pour le moins ambivalente avec ce mot (...) »

Mais je voulais faire ici un billet court.

Alors pêle-mêle :

- Pas dans un un blog, sur un site internet, cette exposition signalée par l'Institut suédois, en lien de ce blog ; parmi d’autres photographes, comme Margot Wallard, le Suédois Pieter Ten Hoopen ; cette série, notamment sur Tokyo…

- À Nantes, du 10 au 18 mars festival Eurofonik. La Suède en bonne place…


Nils Blanchard


P.-S. : Triche ; je me dois de rajouter quelques étiquettes que je n’ai pu ajouter à celles du dernier article : André Dhôtel, Thomas Mayne Reid, Emmanuel d’Yvoire, Malmö, Nuremberg, Auschwitz, État de droit.

Arch(r’)ives / On me dira…

Déménagement de galerie d’artiste – une emmerdeuse, certes… –, inventaire de bibliothèque d’écrivain… Ça, on jette, tu prends ? Eh, bon an m...