mardi 19 mai 2026

Retour à la Guerre d’hiver / Réflexion autour du livre l’Olivier Norek

Retour sur le livre d’Olivier Norek, Les Guerriers de l’hiver, qui se passe durant la Guerre d’hiver et suit notamment les soldats finlandais d’une sixième compagnie.

Väinö Blomstedt, L’archer - Capture d’écran

J'avais parlé de « choses à nuancer, à corriger »… Il est ainsi question de la notion de « trauma », qui me semble bien anachronique pour les soldats de 1939-40, non qu’ils n’y fussent confrontés, mais ils ne devaient sûrement pas l’exprimer comme on l’exprime aujourd’hui.
Me vient aussi à l’esprit un certain discours du roman qui tendrait à considérer que c’est la guerre d’hiver qui aurait fait la Finlande. Non. Elle était indépendante depuis 1917. Puis, paradoxalement, alors qu’elle était sous domination russe (mais avec une certaine autonomie dans le cadre du Grand Duché), le nationalisme finlandais s’est développé dans la seconde partie du XIXème siècle. La Société de littérature finnoise y est créée dès 1831. C’est l’époque des recherches folkloriques, des épopées fondatrices, ainsi le Kalevala d’Elias Lönnrot. Le mouvement des « Fennomanes », par opposition aux suédophones (ou svécophones, dit-on parfois), favorise le finnois, parlé par une grande majorité de la population. Des artistes (comme Gallen-Kallela) « fennomanisent » leurs nom et prénom…

Väinö Blomstedt, Garçons à ski - Capture d’écran

Bon, mais on a pu trouver récemment des échos à la lecture d’Olivier Norek. Argoul (déjà évoqué en ces lignes) en parle le 27 avril dernierIl rappelle, faisant des raccourcis avec l’Ukraine actuelle, la capacité d’adaptation des Finlandais : « les Finlandais ont inventé les raids éclairs à ski, la tactique des motti : encercler les colonnes soviétiques, les isoler, les détruire méthodiquement aux cocktails incendiaires, qu’ils ont baptisé ironiquement Molotov, ministre des Affaires étrangères de Staline ».
 
Puisqu’on en est aux affaires étrangères, Olivier Norek évoque plusieurs présidents finlandais. Urho Kekkonen, à la fin du roman, mais avant lui (p. 41), Kyösti Kallio (remplacé par Risto Ryti à partir du 19 décembre 1940). Puis, surtout, Mannerheim (qui sera président après la guerre).
Martti Ahtisaari, par ailleurs grand diplomate apparaît aussi. Lui aurait fait partie de ces enfants envoyés en Suède… Vraiment ? Il était né en juin 1937… Je n’en vois nulle trace. Il dit lui-même lors de son discours de prix Nobel : « I was only two years old when, as a result of an agreement on spheres of interest between Hitler’s Germany and Stalin’s Soviet Union, war broke out, forcing my family to leave soon thereafter the town of Viipuri. Like several hundred thousand fellow Karelians, we became refugees in our own country as great power politics caused the borders of Finland to be redrawn and left my home town as part of the Soviet Union. This childhood experience contributed to my commitment to working on the resolution of conflicts. » (Je surligne...)

On se rend compte en tout cas d’une certaine qualité des présidents finlandais (remarquée encore récemment dans le Göteborgs Posten, en comparaison à l’actuel ministre d’État suédois) ; est-ce lié au suffrage universel ? (Cette tendance ne serait alors pas universelle ! Cf. ce qui se passe en Amérique. Mais la situation des États-Unis n’est-elle pas liée plutôt au système des primaires ?)

Väinö Blomstedt, Épisode du Kalevala - Capture d’écran

P
uisqu’on est on en est arrivé à évoquer en ce billet l’administration américaine, Dominique de Villepin, début avril, a à plusieurs reprises dénoncé la guerre « de destruction » menée contre l’Iran, sans autre stratégie claire, et notamment pas de porte de sortie politique.
N'en a-t-il pas été de même de la Guerre d’hiver – Olivier Norek le montre bien, avec le bombardement des villes, une stratégie de « non retour » des Soviétiques (non retour de certaines dépouilles, pour masquer les pertes, non retour de munitions, et donc ordre de les tirer toutes à quelques heures de la fin annoncée des hostilités en mars 1940) ?

D. de Villepin, le 3/4/2026, sur LCI, « D’abord, nous constatons jour après jour l’impuissance militaire, l’impuissance de la puissance militaire américaine. Deuxièmement, nous constatons le désintérêt des États-Unis pour ce qu’est l’ordre économique international, et cela affecte l’ensemble de la planète. Et (…) nous constatons le peu d’intérêt qu’ils accordent à l’ordre stratégique international, c’est-à-dire que la puissance américaine devient une puissance négative. Et quand je dis « négative », c’est une puissance de désordre. Et c’est le signe du déclin impérial américain. Nous sommes aujourd’hui sur un autre versant de l’histoire. »

Là, le stalinisme fauteur de guerre de 1939-40 n’était pas très éloigné de ce qui précède. Peut-être la stratégie d’un Staline était-elle plus assurée (sécuriser la Baltique en cas d’un conflit avec l’Allemagne nazie), même si on peut se demander (pacte germano-soviétique, invasion d’une partie de la Pologne…) s’il ne répondait pas à un simple appétit territorial.

Villepin : « Une population déterminée, un régime déterminé, face à une hyperpuissance, dès lors qu’elle défend son territoire, est toujours en situation de force. »

On croirait qu’il parle de la Finlande en 1939-40… Mais la population iranienne est-elle si déterminée, après les exactions de ses dirigeants avant la guerre ?


Nils Blanchard

jeudi 14 mai 2026

Mon livre sur Elmar Krusman

C'est vrai que je parle en ces pixels de choses et d’autres, et somme toute peu, ou pas directement, de ce autour de quoi ce blog était censé s’organiser tout d’abord, mon livre paru à l’Harmattan.


Une fois que j’avais été à l’ancien camp de concentration de Natzweiler (communément appelé le Struthof) en Alsace, on avait été accueilli, en haut, par un brouillard complet. On ne distinguait pas, à quelques mètres seulement, tel ou tel bâtiment, clôture barbelée, monument mémoriel. Puis, progressivement, la brume s’est dissipée.
C'est un peu ce qui m’est arrivé quand j’ai commencé d’enquêter sur un déporté, Elmar Krusman, qui avait été inscrit à ce camp comme « suédois ». Au fil de mes recherches, par couches successives, s’est établie une certaine netteté (incomplète néanmoins) sur son destin. Sur sa courte existence (il meurt à vingt-quatre ans au camp annexe de Bisingen, en Allemagne, le 13 mars 1945), il faut avancer au moins deux éléments. Jeune homme au commencement de la guerre (né en 1921), il avait participé à des réunions du Komsomol (jeunesse communiste) local, lors de la Première Occupation de l’Estonie (soviétique, donc, entre juin 1940 et l’été 1941). Cela lui a été reproché par la suite, lors de la deuxième occupation, nazie, du pays.
Aussi, il appartenait à un groupe bien particulier (on ne se demandera pas ici s’il s’agit d’un peuple, d’une ethnie…) : une minorité nationale, celle des Suédois d’Estonie, dont l’existence remonte au moins au XIIIème siècle. Or, dans le contexte étrange de l’occupation des États baltes par l’URSS, en conséquence du pacte germano-soviétique, ces Esto-Suédois se sont vus proposer une non moins étrange sollicitude par les autorités staliniennes, qui a pris la forme de quelques adoucissements de leur sort, limités, mais réels, et la parution d’un hebdomadaire en langue suédoise a eux consacré : Sovjet-Estland. (Elmar Krusman faisait-il partie des rares lecteurs influencés par cet organe de propagande ? – Dans la foulée de mon livre (un peu lointaine) a paru aussi cet article au journal en ligne Nordiquesjustement sur ce journal soviétique.)

Elmar Krusman – années trente ? –
Collection particulière
  

Cela s’inscrit bien sûr dans un contexte plus général de l’Estonie dans la guerre, qui subit trois occupations successives (à peu près parallèles à celles des deux autres États baltes).
D'abord, le pays vit une période intermédiaire, à partir de l’entrée de l’Armée rouge en Pologne le 17 septembre 1939, dans le cadre du pacte germano-soviétique. Dès le 28 septembre, un premier accord est signé entre l’URSS et l’Estonie décidant une alliance militaire, un pacte d'assistance mutuelle… préservant cependant l’indépendance du petit pays (avec néanmoins présence de troupes soviétiques sur le territoire). Mais ce n'est qu'un répit de quelques mois. En juin 1940, Staline annexe l’Estonie ; plus précisément, elle cède face à un ultimatum le 17 juin, pour devenir la République socialiste soviétique d'Estonie le 6 août. Cette « Première occupation » dure jusqu’à l’été 1941. C’est lors de cette Première occupation que paraît Sovjet-Estland, presque concomitamment avec un blocage des frontières et des côtes (après une autorisation exceptionnelle, au début de l'occupation, donnée par les Soviétiques à cent dix habitants des îles devenues terrains militaires, de partir en Suède). Précisément, une partie de la population esto-suédoise ayant été expulsée de certaines îles par l’Armée rouge, leurs relations avec les Soviétiques commençaient mal…
Vient après la « Deuxième occupation », allemande, suite au plan Barbarossa. (Les îles au nord du pays, où il y a beaucoup d'Esto-Suédois, sont prises par les armées d’Hitler entre le 15 et le 21 octobre.) Puis on parlera d’une « Troisième occupation », à partir de l’automne 1944, soviétique à nouveau, qui durera jusqu’à 1991.


Cette « Troisième occupation », Elmar Krusman ne l’a pas connue. Arrêté en 1941. Il est arrêté par les Allemands vraisemblablement fin septembre ou début octobre 1941. De là, il passe par différents camps et prisons en Estonie avant d’être transféré pour un mois au camp de concentration (KL) de Stutthof, près de Dantzig. Il y est enregistré le 1er septembre 1944. Le 1er octobre, il arrive au camp de Bisingen (Wurtemberg), annexe du KL Natzweiler. Il y meurt le 13 mars 1945.

Mon livre porte sur son terrible périple des côtes suédophones de l’Estonie à un camp de concentration annexe de l'ouest de l’Allemagne. Mais plein de sujets « secondaires » sont apparus : qu’étaient-ce que ces camps annexes, ceux précisément du complexe où il se trouvait ? En quoi consistaient les relations (il y en avait) entre déportés et populations civiles ?
Par une sorte de miracle, j’ai retrouvé (entre autres) le témoignage d’une habitante de Bisingen, qui a été mise en présence d’Elmar Krusman – lui, et pas un autre… et en même temps d’une sinistre brute qui avait aussi sévi à Natzweiler, le SS Ehrmanntraut… – à deux reprises.

Puis d’autre thèmes, parmi lesquels la mémoire. Celle de l’univers concentrationnaire est particulière ; mais toute mémoire est à interroger dans le cadre d’une étude historique.
Pour resituer certaines choses, j’ai utilisé comme en filigrane cinq témoignages de déportés ayant été détenus dans des camps proches et comparables à celui d’Elmar Krusman, voire à Bisingen même pour S. J. Sagan. Ces cinq récits ont été écrits à des époques différentes (publiés de 1958 à 2000) ce qui permet d’appréhender les mécanismes de la mémoire en prenant en compte le temps écoulé, mais aussi l’environnement précis des différentes périodes, presque jusqu’à nos temps. Quant à eux, ceux du début des années 2020 en tout cas, de par des témoignages plus secondaires, des études, des réflexions personnelles aussi bien sûr, ils ont pu nous mettre face à une actualité navrante – avec notamment le retour de la peste de l’antisémitisme, une sorte de prime donnée à l’ignorance, aux raccourcis et imprécisions dans moult domaines.


Nils Blanchard

lundi 11 mai 2026

Réflexions de ferry

Ferry Douvres – Calais. Pour y pénétrer, il a fallu évidemment passer la douane.

NB - Douvres-Calais, printemps 2026

 Pour nous « guider » vers les bureaux de la douane française, un homme mal dégrossi pour le moins, hurle sur des élèves que l’on véhicule pour qu’ils descendent plus vite du car. C’est un docker anglais, qui doit faire du zèle. Il rit grassement d’avoir fait peur aux collégiens. Se calme devant mes réflexions.
À l'inverse, les douaniers auxquels nous avons eu affaire (français puis anglais) ont pu être directifs mais sont restés courtois, et sans zèle. Talleyrand, etc.

Quelqu’un dans le bus s’affolerait presque à la vue d’un uniforme. Or nous sommes en démocratie ; n’avons aucune raison de nous laisser maltraiter par qui que ce soit !
Ce bonhomme, pardon, était un gros con.

NB – Douvres-Calais, printemps 2026

On retrouvait en lui le prototype de l’homme gonflé par l’uniforme, en l’occurrence sans grande signification, une couleur voyante, phosphorescente. Mais quel que soit la couleur, le tissu, il n’autorise pas des gens à maltraiter leurs concitoyens, ou leurs prochains plus largement. 
Qu’on soit en Angleterre, en Suède, ailleurs.

On ne peut s’empêcher de comparer cette perversion « uniformiste » à celle des gardiens de camps de concentration, aussi… obscène que puisse paraître ce type de comparaison. On imagine le sourire de ces gens après qu’ils ont fait accélérer des déportés sous les coups.

En fait, non. Comparer, imaginer… En l’occurrence, le peut-on vraiment ?

Cette question, inabordable aux esprits simples, est un des problèmes de l’étude des camps. Il est impossible, ou très difficile, de comparer, d’imaginer. Comment raconter, alors ? Et donc comment transmettre l’histoire concentrationnaire ?

NB – Douvres-Calais, printemps 2026

Je suis sorti certains moments sur le pont.
Certaine fraîcheur bien sûr malgré le printemps et la journée de soleil que l’on venait de connaître.
J'ai songé à ces migrants qui tentent de traverser la Manche au péril de leur vie.

Où en étais-je ?

Les camps… Les comparaisons, là, sont comme des tentatives de saisir la lune dans ses reflets trompeurs.


Nils Blanchard


Ajout aux étiquettes du dernier billet: Sandra Holmqvist.

mercredi 6 mai 2026

De la retenue / héritiers

Fâchons-nous un peu, avec des sujets plus ou moins récents… Et tâchons d’éviter par là-même les raccourcis, mensonges, bêtises de divers fâcheux, qui n’ont bien sûr guère vocation à monopoliser les billets de ce blog.

NB – printemps haguenovien

D'abord, je m’étonne que sur beaucoup de médias, on ne parle absolument plus d’« économies » d’énergies, à l’heure de crises au Moyen-Orient, mais aussi toujours en Ukraine, pour ne pas parler de la « crise écologique » tout court. (Dans la bouche de certains fâcheux le mot « écologiste » est devenu une insulte.) Tout juste évoque-t-on des « alternatives » ; il faudrait privilégier l’alternative de l’électricité au détriment des énergies fossiles, en oubliant allègrement qu’une grande part de cette électricité est nucléaire, et par là-même extrêmement problématique.
À Bure, récemment (le 19 avril), une manifestation d’opposants au « projet » d’enfouissement de déchets radioactifs a été interdite par les autorités ; on se demande pour quel motif.

L'économie pourrait passer par une grosse taxation des panzers et autres grosses cylindrées, par une taxe sur les jeux vidéo consommateurs d’électricité… (Est-ce un hasard, ou bêtise et consommation excessive d’énergie vont-ils de pair?)

Or donc, l’économie, la retenue… La sobriété (je ne parle pas d’alcool…) : tout cela semble totalement passé de mode.

NB – printemps haguenovien

On a parlé en ces lignes d’héritiers à propos du chef d’un syndicat de patrons. Il semble que nous vivions des temps où ces derniers auraient tendance à s’acoquiner sans vergogne avec le front national.
Un autre héritier contrôle financièrement (entre autres) les éditions Grasset, dont plusieurs auteurs ont claqué la porte récemment (avril 2026…) à la suite du renvoi de l’éditeur Olivier Nora.
Grasset… André Dhôtel, Jules Roy y ont été publiés… Et Jacques Brenner y a longtemps travaillé.
Alors je cherche trace d’Olivier Nora dans le journal de Brenner (Pauvert… Fayard (!), tome V, 1980-1993). Le problème, avec Brenner, c’est qu’on n’arrive plus à s’arrêter quand on commence de musarder là-dedans. Et l’on peut s’abuser : cela semble si actuel, ces descriptions de vie, où l’on côtoie aussi bien Ionesco, Florence Gould que Matthieu Galey ou… qui sais-je. Des auteurs anciens tout aussi bien. Brenner était une encyclopédie vivante.
Olivier Nora ? Pas trace. Mais il n’y a pas d’index ; on ne peut tout (re)lire…

Mais tenez, Brenner lui-même s’égare dans le temps ; il écrit le 4 décembre 1988 (p. 564) : « Ai-je cependant une vraie conscience d’être un vieil homme? Dans l’après-midi, rue des Canettes, très étroite et très encombrée, un automobiliste me lance : “Hé, pépé, il y a des trottoirs !” J’ai été surpris par ce “pépé”. »

NB – printemps haguenovien

S'égarer dans le temps. Bon. Mais un historien (j’en suis, en partie) essaie de s’y repérer. Or je m’interroge çà et là sur la nécessité de continuer ce blog (plus exactement : quand y mettrai-je fin?) Mais un blog peut avoir l’intérêt, parfois, de diffuser une information plus précise, voire plus juste que celle de certains médias (et je ne parle pas bien sûr des « réseaux » « sociaux »…)
Ainsi récemment (22 avril… 2026), on entend sur France info que les Français se détournent du livret A. Raison invoquée : la baisse de son taux. Certes, mais on oublie aussi qu’il a été annoncé que ledit livret A servirait à financer le nucléaire. Peut-être cela gêne-t-il certains épargnants. (On en revient à Bure…)
Ou encore, je trouve un ancien article de Ouest-France du 14 janvier 2024, à propos d’Amélie Oudéa-Castéra, au moment de son calamiteux passage au ministère de l’Éducation nationale. Le journaliste, Stéphane Vernay, semble la voir d’un plutôt bon œil. Et d’omettre de rappeler, à l’époque, ce qu’elle avait dit lors de son adresse à la presse, à son premier jour « sur le terrain », de proprement mensonger et insultant envers les personnels qu’elle était censé (on se demande bien pourquoi, en arguant de quelles compétences…) représenter ; je cite sa diatribe notamment ici.
On a entendu récemment (pas en avril, quelques mois avant…) parler de cette dame, qui a joué un rôle au moment des jeux olympiques d’hiver.
Là, encore, quand on sait le coût écologique de ce truc… (je parlais d’alliance entre bêtise et consommation excessive…)


Nils Blanchard


Or tenez, cela ne rejoint-il pas un poème récent publié le 4 mai dernier par Sandra Holmqvist dans son blog (Sandra skriver) ? (Liste des blogs en lien, à droite de l’écran, version ordinateur…)
Le cœur de ce poème intitulé « Hur jag vill leva » dit ceci :

« (...)
Lite mera generöst
lite mindre digitalt
det ska alltid finnas mat
för extra middagsgäster

(...)

Lite mera litterärt
lite mindre monetärt
(...) » 

« (...) 
Un peu plus généreusement
un peu moins digitalement
avec toujours à manger
pour un convive ajouté

(...) 

Vivre de manière un peu plus littéraire
un peu moins monétaire
() »


vendredi 1 mai 2026

Pensées d’hôpital et sente clandestine / Loft Story

Rendez-vous à l’hôpital, ophtalmologie. Efficacité, bon accueil. Sauf…
Étrange monde ; j’en ai déjà un peu parlé, comme une île dans la ville, autour de laquelle passent, comme des drones étrangement silencieux, cyclistes aux écouteurs, passants aux yeux rivés sur leurs smartphones.

NB – Strasbourg, avril 2026

Sauf ? Séance de laser. Un interne s’énerve que mon front et mon menton ne trouvent pas leur place sur la machine qui nous sépare, et à travers laquelle il va me bombarder de coups de laser douloureux. Heureusement, cette fois-là, une infirmière et une secrétaire s’avèrent beaucoup plus humaines.

(La fois d’après – mais pas de laser pour me mettre en rogne –, que des humains semble-t-il.)

Ah, cette fois au laser, une patiente dans la salle d’attente, faux air de Charlotte Rampling, peut-être aussi sonnée que je serai quelques minutes plus tard. On se salue aimablement ; rien qu’un salut, mais dans cet univers de cyclistes enécouteurés, de bâtiments à la mocheté soignée…

NB – Strasbourg, avril 2026

Je sors du « NHC » (Nouvel Hôpital Civil). Pour me dégourdir les jambes et laisser reposer mon œil endolori, je traverse la rivière et m’enfonce dans une sente comme clandestine dans la ville.
« Jardins familiaux », maisons préservées ou abandonnées. Une tente dans un sous-bois… Je pense au livre de Michel Lamart, Le Terrain vague, même s’il ne s’agit pas ici de terrain vague, plutôt de vagues terrains.

NB – Strasbourg, avril 2026

Il est question dans ce livre principalement de deux personnages (outre l’auteur, si l’on veut, et ses auteurs, Huysmans…), elle, Claire, jeune étudiante, et un vagabond dénommé par elle « Île ». Plutôt qu’un vagabond, il est à demeure, précisément dans le terrain vague. Page 19 (éditions Unicité, 2025) :

« Il semble, comme elle, né de l’instant, accroché à ces riens qui rendent la minute éternelle. Il a du temps à perdre : ça se voit. C’est rare. Il est libre. Il n’est pas, comme tant d’autres, ligoté à la bouée jetée sur la mer démontée des compétitions professionnelles. (…) Son naufrage est loin derrière lui : il ne peut plus avoir lieu. Il s’en est sorti. »

En même temps, allez vivre dans un terrain vague ! Même dans une sorte de voiture abandonnée…


Au bout d’un tiers du livre, est évoquée l’émission « Loft story », celle qui mit en scène des Loana et Steevy. Étrangement – c’est un de ces hasards, en l’occurrence triste et morbide –, alors que j’avançais à cette étape de ma lecture (on passe la page 50), la radio annonçait la mort de Loana.
J'ai entendu parler de cette émission, de ces gens ; ne crois les avoir jamais vus.
Steevy, je l’ai entendu dans des émissions de Laurent Ruquier.
C'est tout un passé, soudain, très moderne (ce qu’on en pense, c’est autre chose), qui devient très daté… C’est un peu comme regarder des photos anciennes qui fichent le cafard parce qu’elles illustrent des temps que l’on a perdus (je veux dire, que l’on a mal employés…) La Fontaine (que Michel Lamart aime bien aussi) dirait peut-être que ça intègre tous les temps…

NB – Strasbourg, avril 2026

La mention de l’émission, en tout cas, date l’histoire du livre, si je ne me trompe, du début des années 2000. Et c’est peut-être aussi ce qui donne un certain charme à l'histoire (outre les qualités de l’auteur) : il n’y a pas de portables, d’ordinateurs, d’écrans partout… « Loft story » n’est alors qu’une curiosité, une émission nouvelle (malsaine peut-être, là n’est pas la question), une sorte d’île dans l’époque.
Et Claire qui a bien des problèmes, s’en laisse un peu fasciner, comme on se laisse prendre à des jeux stupides pour passer le temps, quand on veut qu’il passe (page 89) :

« Elle se sentait encore plus solidaire des locataires de Loft Story. Elle s’identifia même, pour un temps, à la blonde et pulpeuse Loana, dont la victoire ne faisait pour elle aucun doute. Elle alla même jusqu’à s’imaginer que son appartement était truffé de caméras et de micros. »

Maintenant, smartphones et réseaux ; un certain télécran est partout.


Nils Blanchard


Ajout : Il a été question récemment en ces lignes des Guerriers de l’hiver, d’Olivier Norek, qui se passe pendant la guerre d’Hiver.
IIl se trouve qu’Argoul (déjà évoqué parfois ici, notamment en lien à ses recensions de mes petits travaux, évoque ce même livre d’Olivier Norek le 27 avril dernier. Comme souvent, cette recension est intéressante et complète.  

dimanche 26 avril 2026

Fascisme des réseaux / Océania

Fascisme des réseaux, orwellien ? Des « relances », soudain, sur une boîte mail : « vous devez mettre à jour vos données, sur le site dédié... » On ne sait si ça vient d’une vraie administration, mutuelle, assurance, que sais-je…

NB, avril 2026, route vers l’ouest, à l’envers de l’Océania

 Et cette injonction qui peut venir soudain de gens réputés très proches, de rejoindre tel ou tel « réseau social », réputé « restreint ». C’est entre nous… Pour mieux communiquer, pouvoir envoyer des documents… (Voir aussi qui répond, ne répond pas, se trouve où…)
J'ai une boîte à lettres, un téléphone, une boîte mail… Ça ne suffit pas ? Il faudrait être sur « Houatsap » ou « Snappe-chatte » – le télécran.

Mais qu’est-ce qui advient des citoyens déviants de mon genre, en Océania ?
Vaporisés ?

NB, avril 2026, route vers l’ouest, à l’envers de l’Océania

Par là-dessus, arrivant un jour d’avril dans la bonne ville d’Angers (où les gens sont d’habitude plutôt courtois), je me retrouve sur un trottoir – sans piste cyclable – devant un cycliste. Préoccupé par autre chose, je ne fais aucune réflexion. Mais le policier de la Pensée, perché sur son VTT, a dû remarquer chez moi un rictus de désapprobation. Il passe, et ayant fait quelques mètres de « sécurité », je l’entends derrière moi : « Écrase, connard ! »

Il y a de cela dans une certaine société océanienne actuelle ; les gens du Parti ne supportent pas quelqu’un qui leur serait quelque peu étrange, ou étranger. Ils ne vont même pas essayer de lui parler, argumenter, voire de l’agresser vraiment (qu’ils y viennent!) : ils vont simplement éructer leur désir de le voir disparaître, se taire. « Écrase ». Et pour les policiers de la Pensée (1984, édition Folio, traduction d’Amélie Audiberti, pages 86-87) : « En tout cas, porter sur son visage une expression non appropriée (paraître incrédule quand une victoire était annoncée, par exemple) était en soi une offense punissable. Il y avait même en novlangue un mot pour désigner cette offense. On l’appelait face-crime. »

NB, avril 2026, route vers l’ouest, à l’envers de l’Océania

Par là-dessus oui, le novlangue, celle des émoticônes et des sigles, des illustrations bêtifiantes qui envahissent manuels et livres (quand il y en a encore) à destination de la jeunesse, et pas seulement. On en reparlera…

1984, page 72 : « Nous donnons au novlangue sa forme finale, celle qu’il aura quand personne ne parlera plus une autre langue. Quand nous aurons terminé, les gens comme vous devront le réapprendre entièrement. Vous croyez, n’est-ce pas, que notre travail principal est d’inventer des mots nouveau ? Pas du tout ! Nous détruisons chaque jour des mots, des vingtaines de mots, des centaines de mots. Nous taillons le langage jusqu’à l’os. »

« É(c)rase »…


Nils Blanchard

mercredi 22 avril 2026

Retour de Provence / Réflexions sur le pardon / Chabrol

Rien que de très banal vraisemblablement : impression de ne rien avoir le temps de faire, notamment pas de me consacrer à ce qui m’intéresse vraiment. Je « vole » – c’est l’impression que j’ai – un peu d’essentiel ici et là…
Il est vrai aussi que mes élèves me pourvoient généreusement en miasmes ; c’est la fête des années post-Covid ; les gestes « barrière » ? Pour certains de leurs parents, ce devait être un complot… 



Néanmoins, pu voir quelques films ces deniers temps.
L'un, de Claude Chabrol, laisse songeur : La Rupture, de 1970. Il date d’un temps où je n’avais pas l’âge d’être spectateur – je n’étais du reste pas né – lors que je fais partie de ces gens qui, dans les années 1990 – 2000 rataient rarement le dernier Chabrol, pas plus qu’on ne ratait le dernier Woody Allen.
(Chabrol est mort en 2010, Woody Allen a été réduit au silence cinématographique par l’âge, peut-être, mais aussi par des attaques répétées d’une sorte de sphère néopuritanine…)

Le film en question, comme son nom l’indique, évoque la rupture d’un relativement jeune couple, très encouragée par les parents de l’homme, très riches. La femme (jouée par Stéphane Audran), dont l’enfant a été blessé par son père lors d’une crise de démence (d’où la rupture), se retrouve à un moment dans une sorte de familistère, assez puritain, sexes strictement séparés, etc.

Il y a un charme particulier dans les films de Chabrol de cette époque (indépendamment de la violence des histoires), comme si, pourrait-on dire peut-être, le temps y était de meilleure qualité. Du reste (là, Chabrol n’y est pour rien) : pas d’ordinateur…, pas de smartphone…
On retrouve ce charme, aussi, dans Les biches, de 1968. Là encore, Stéphane Audran, dont le personnage avait un peu, me semble-il-il, quelque chose de Florence Gould.



Mais cet étrange familistère de La rupture (dans une maison en passe d’être rachetée par un grigou… dont les fonds privés détruiront tout…) ; il se trouve qu’au soir de cet enterrement en Provence, il fut question au cours d’une conversation, plus ou moins sérieusement, d’envisager cette sorte de vie en commun. Famille peut-être, amis… Autres liens.
Tout un sujet.

Et je reviens à ce prêtre anciennement pilote ; son incantation à aimer tout le monde, à pardonner. Pas particulièrement surprenante, mais formulée d’une manière directe qui était somme toute assez troublante. Peu de temps après mon retour de Provence, je tombe dans Dixikon sur un article de Gregor Flakierski, du 30 janvier 2026, intitulé : « Kommer mördare till himlen ? » (« Les bourreaux vont-ils au paradis? »), qui porte sur le livre de Jacek Leociak : Välkommen till himlen. Om frälsta förbrytare (Bienvenue au ciel. Des criminels convertis).
L'article reprend les exemples de divers criminels, notamment nazis, convertis ; parmi les pires – certains protégés par les milieux catholiques autour de Pie XII. Il y a aussi le cas de l’espèce de secte qui a tué Sharon Tate ; trois de ses membres se sont ensuite convertis en prison…
Il semble que Jacek Leociak pose des questions sans donner de réponse. Évidemment le catholicisme est basé sur le pardon possible. G. Flakierski explique : « Gud är framtiden, och samvetskval skulle därför stänga vägen till gud. » « Dieu, c’est l’avenir. C’est pourquoi le remords empêche de l’approcher. » Pardon possible… Mais pour tout ?

C'est là qu’on retrouve Jacques Derrida, qui « écrit que le pardon nécessite l’existence de l’impardonnable, que par conséquent les crimes privant les victimes d’humanité, comme ceux de la Shoah, sont impardonnables. » (Traduction de l’article suédois.)
Ça a le mérite d’être une réponse. Satisfaisante ? Il y a eu tentative de priver les victimes de leur humanité ; en ont-elles été privées pour autant ?


R
etour à Claude Chabrol, cette fois : Que la bête meure. À la fin, cette citation (reprenant le titre du film) : « Il existe un chant sérieux de Brahms qui paraphrase l'Ecclésiaste et qui dit : Il faut que la bête meure, mais l'homme aussi, l'un et l'autre doivent mourir. »

Bon, là, le problème est différent bien sûr ; le personnage de l’odieux chauffard joué par Jean Yanne ne se repend à aucun moment.
Il y a quelque chose de troublant, néanmoins : ses excès, ses attitudes absolument antipathiques, finissent par le rendre d’une certaine manière attachant.
Sorte de syndrome de Stockholm ? (Il enferme d’une certaine manière ses proches dans son château de richesse…)

Et la fin du film, le personnage principal (qui s’est vengé) part en voilier sur la mer – suicide vraisemblablement –, et cela de me ramener à La petite main de Geneviève Dormann…
Une autre histoire encore bien sûr.



Nils Blanchard

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