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jeudi 14 mai 2026

Mon livre sur Elmar Krusman

C'est vrai que je parle en ces pixels de choses et d’autres, et somme toute peu, ou pas directement, de ce autour de quoi ce blog était censé s’organiser tout d’abord, mon livre paru à l’Harmattan.


Une fois que j’avais été à l’ancien camp de concentration de Natzweiler (communément appelé le Struthof) en Alsace, on avait été accueilli, en haut, par un brouillard complet. On ne distinguait pas, à quelques mètres seulement, tel ou tel bâtiment, clôture barbelée, monument mémoriel. Puis, progressivement, la brume s’est dissipée.
C'est un peu ce qui m’est arrivé quand j’ai commencé d’enquêter sur un déporté, Elmar Krusman, qui avait été inscrit à ce camp comme « suédois ». Au fil de mes recherches, par couches successives, s’est établie une certaine netteté (incomplète néanmoins) sur son destin. Sur sa courte existence (il meurt à vingt-quatre ans au camp annexe de Bisingen, en Allemagne, le 13 mars 1945), il faut avancer au moins deux éléments. Jeune homme au commencement de la guerre (né en 1921), il avait participé à des réunions du Komsomol (jeunesse communiste) local, lors de la Première Occupation de l’Estonie (soviétique, donc, entre juin 1940 et l’été 1941). Cela lui a été reproché par la suite, lors de la deuxième occupation, nazie, du pays.
Aussi, il appartenait à un groupe bien particulier (on ne se demandera pas ici s’il s’agit d’un peuple, d’une ethnie…) : une minorité nationale, celle des Suédois d’Estonie, dont l’existence remonte au moins au XIIIème siècle. Or, dans le contexte étrange de l’occupation des États baltes par l’URSS, en conséquence du pacte germano-soviétique, ces Esto-Suédois se sont vus proposer une non moins étrange sollicitude par les autorités staliniennes, qui a pris la forme de quelques adoucissements de leur sort, limités, mais réels, et la parution d’un hebdomadaire en langue suédoise a eux consacré : Sovjet-Estland. (Elmar Krusman faisait-il partie des rares lecteurs influencés par cet organe de propagande ? – Dans la foulée de mon livre (un peu lointaine) a paru aussi cet article au journal en ligne Nordiquesjustement sur ce journal soviétique.)

Elmar Krusman – années trente ? –
Collection particulière
  

Cela s’inscrit bien sûr dans un contexte plus général de l’Estonie dans la guerre, qui subit trois occupations successives (à peu près parallèles à celles des deux autres États baltes).
D'abord, le pays vit une période intermédiaire, à partir de l’entrée de l’Armée rouge en Pologne le 17 septembre 1939, dans le cadre du pacte germano-soviétique. Dès le 28 septembre, un premier accord est signé entre l’URSS et l’Estonie décidant une alliance militaire, un pacte d'assistance mutuelle… préservant cependant l’indépendance du petit pays (avec néanmoins présence de troupes soviétiques sur le territoire). Mais ce n'est qu'un répit de quelques mois. En juin 1940, Staline annexe l’Estonie ; plus précisément, elle cède face à un ultimatum le 17 juin, pour devenir la République socialiste soviétique d'Estonie le 6 août. Cette « Première occupation » dure jusqu’à l’été 1941. C’est lors de cette Première occupation que paraît Sovjet-Estland, presque concomitamment avec un blocage des frontières et des côtes (après une autorisation exceptionnelle, au début de l'occupation, donnée par les Soviétiques à cent dix habitants des îles devenues terrains militaires, de partir en Suède). Précisément, une partie de la population esto-suédoise ayant été expulsée de certaines îles par l’Armée rouge, leurs relations avec les Soviétiques commençaient mal…
Vient après la « Deuxième occupation », allemande, suite au plan Barbarossa. (Les îles au nord du pays, où il y a beaucoup d'Esto-Suédois, sont prises par les armées d’Hitler entre le 15 et le 21 octobre.) Puis on parlera d’une « Troisième occupation », à partir de l’automne 1944, soviétique à nouveau, qui durera jusqu’à 1991.


Cette « Troisième occupation », Elmar Krusman ne l’a pas connue. Arrêté en 1941. Il est arrêté par les Allemands vraisemblablement fin septembre ou début octobre 1941. De là, il passe par différents camps et prisons en Estonie avant d’être transféré pour un mois au camp de concentration (KL) de Stutthof, près de Dantzig. Il y est enregistré le 1er septembre 1944. Le 1er octobre, il arrive au camp de Bisingen (Wurtemberg), annexe du KL Natzweiler. Il y meurt le 13 mars 1945.

Mon livre porte sur son terrible périple des côtes suédophones de l’Estonie à un camp de concentration annexe de l'ouest de l’Allemagne. Mais plein de sujets « secondaires » sont apparus : qu’étaient-ce que ces camps annexes, ceux précisément du complexe où il se trouvait ? En quoi consistaient les relations (il y en avait) entre déportés et populations civiles ?
Par une sorte de miracle, j’ai retrouvé (entre autres) le témoignage d’une habitante de Bisingen, qui a été mise en présence d’Elmar Krusman – lui, et pas un autre… et en même temps d’une sinistre brute qui avait aussi sévi à Natzweiler, le SS Ehrmanntraut… – à deux reprises.

Puis d’autre thèmes, parmi lesquels la mémoire. Celle de l’univers concentrationnaire est particulière ; mais toute mémoire est à interroger dans le cadre d’une étude historique.
Pour resituer certaines choses, j’ai utilisé comme en filigrane cinq témoignages de déportés ayant été détenus dans des camps proches et comparables à celui d’Elmar Krusman, voire à Bisingen même pour S. J. Sagan. Ces cinq récits ont été écrits à des époques différentes (publiés de 1958 à 2000) ce qui permet d’appréhender les mécanismes de la mémoire en prenant en compte le temps écoulé, mais aussi l’environnement précis des différentes périodes, presque jusqu’à nos temps. Quant à eux, ceux du début des années 2020 en tout cas, de par des témoignages plus secondaires, des études, des réflexions personnelles aussi bien sûr, ils ont pu nous mettre face à une actualité navrante – avec notamment le retour de la peste de l’antisémitisme, une sorte de prime donnée à l’ignorance, aux raccourcis et imprécisions dans moult domaines.


Nils Blanchard

jeudi 13 novembre 2025

Entre passivité et bêtise

J'ai été récemment témoin – et ça a été assez désagréable – d’une crise de passivité intellectuelle, de bêtise régionaliste d’une artiste que j’avais un peu aidée – j’admire toujours son œuvre du reste.

NB - Haguenau, septembre 2025 ; illustration à peu près de hasard

Bon, ça n’a pas une très grande importance et ne devrait pas figurer ici, sauf que j’ai lu – je ne suis pas rancunier… pas trop… ; voir le billet précédant... – un article récent de Thomas Nydahl, s'interrogeant lui-même sur un article de Torsten Fagerholm, dans le journal finlandais de langue suédoise Hufvudstadsbladet, le 25 septembre 2025. T. Fagerholm commence par se demander ce qu’ont à fiche de riches touristes russes à Biarritz ce dernier été. Il commente :

« Många upplever det som direkt provocerande att hundratusentals förmögna, oberörda ryssar obehindrat roffar åt sig från buffébordet av friheter som det demokratiska Europa erbjuder, samtidigt som Ukrainas folk genomlider ett fjärde år av terrorbombningar styrda från Moskva. »

« Beaucoup de gens peuvent vivre comme une provocation que des Russes aisés, indifférents, se gavent sans réserve au buffet des libertés offertes par l’Europe démocratique, lors que dans le même temps le peuple ukrainien subit sa quatrième année de bombardements moscovites. »

Thomas Nydahl (cette fois…) de nuancer :

« Det är en såväl delikat som relevant fråga. Men min följdfråga blir lika tydlig: ska ett folk som lever under diktatur och som drabbats av diktatorns krigspolitik också straffas? »

« Voilà une question aussi pertinente que délicate. Contre-question, directe : un peuple qui vit en dictature, qui subit la politique de guerre du dictateur, doit-il en plus être puni ? »

NB - Haguenau, septembre 2025 ; illustration à peu près de hasard

Thomas Nydahl poursuit : « Ett preliminärt svar är, att ett sådant straff förmodligen är oundvikligt. Hur skulle andra folk – historiskt och samtida – behandlas i samma situation? »

"Tout d'abord, une telle "punition" est inévitable. Puis, comment d'autres peuples (du passé et d'aujourd'hui) se conduiraient-ils dans la même situation ? »

L'histoire ne repasse pas les plats. Et je n’aime pas diffuser ici de mes opinions politiques – même si certaines transparaissent forcément de tout ce bavardage… Mais si l’on compare la situation de la Russie avec celle de la France. On peut se dire – en considérant les Russes comme des citoyens (ou d’anciens citoyens ?) – qu’un président comme Nicolas Sarkozy n’a pas été réélu. Les Russes pouvaient-ils encore, dans les années 2000, ne pas réélire Poutine ?

Ingrid Ruin - Publicité de 1928, Capture d’écran

Pour en revenir au propos de Torsten Fagerholm, il parle bien de « förmögna, oberörda ryssar » (« Russes aisés, indifférents »). N’est-ce pas un peu différent de la masse du peuple, pris dans les soucis et joies du quotidien, qu’on peut difficilement rendre responsable de la venue au pouvoir de tel ou tel.
Mais où commence l’opulence dispensatrice d’une responsabilité accrue ?

Au fond, n’est-il pas intenable de dire que les peuples sont irresponsables ; pourquoi alors le système de la démocratie ? Le moins mauvais des systèmes.

Churchill encore.

Les résistants, parmi lesquels certains ont fini à Natzweiler, sous la férule d’un Franz Hermanntraut, les Alexeï Navalny, eux ont voulu défendre une certaine responsabilité des peuples. Ils ont pris la leur.
À quel prix.


Nils Blanchard


P.-S. : – Rajout d'étiquette du dernier billet : Salla Leponiemi.

« Moins mauvais des systèmes », encore ne faut-il pas trop de démagogie. Ne pas laisser pénétrer les établissements scolaires, par exemple, de parents d’élèves parfois à moitié crétins – sous prétexte de « coéducation » – dont les plus bêtes essaieront forcément d’empêcher leur progéniture de les dépasser un tant soit peu.

Il fut un temps, en Égypte, où le ministère de l’Éducation s’appelait le Ministère du Savoir. Il est vrai qu’on n’y était pas encore en démocratie ; (on n’y est toujours pas du reste.)

Ingrid Ruin - Capture d’écran

– Ingrid Ruin, peintre finlandaise (d’expression suédoise…), a été russe dans un sens, vu qu’elle a connu l’époque (elle était née en 1881) où la Finlande était un Grand-duché intégré à la Russie…

– Rien à voir avec la passivité : dix ans qu'ont eu lieu les abominations des attentats de Paris, un vendredi. 

dimanche 21 septembre 2025

Retour au Struthof – Kartoffelkeller et autres

Été au Struthof à l’occasion de la visite de la « Kartoffelkeller ». Beaucoup de monde (pas de bus scolaires pourtant en ce week-end) : le site attire des visiteurs ; tant mieux sans doute.

NB - Struthof (le CERD à droite, l’ancien camp au fond), septembre 2025

Le guide pour cette visite précise, jeune employé du site (CERD), explique que cette « Kartoffelkeller » (cave à pommes de terre) avait bien, vraisemblablement, été construite pour stocker des tubercules. Il se base notamment, pour ce dire, sur la photographie d’un espace très ressemblant dans un autre camp de concentration. 
Évidemment, cela résout (résoudrait?) l’énigme. On pensait jusqu’il y a peu que « Kartoffelkeller » était un nom de code, un peu dérisoire mais que le bâtiment, vu son ampleur (22 alvéoles sur 115 mètres de béton, avec des murs de 60 cm d’épaisseur) devait avoir une autre finalité. Mais, si ça y ressemblait au premier coup d’œil, ce n’était en tout cas pas un abri anti-aérien. (Dans un article de 2012 dans le Républicain Lorrain, à l’occasion déjà d’une journée du patrimoine, Julien Bénéteau rappelait l’aspect énigmatique de la chose, et parlait du « cœur sombre du Struthof ».)

NB - Struthof, l’intérieur de la Kartoffelkeller, septembre 2025

NB - Struthof, un soupirail vu de l’intérieur de la Kartoffelkeller, septembre 2025

Il n’est pas exclu cependant de penser que les Allemands, s’ils avaient prévu d’en faire un temps un lieu de stockage alimentaire, avaient d’autres vues sur le long terme pour cette construction. Déjà, la plateforme elle-même, au-dessus de laquelle seront construits des bâtiments SS disparus aujourd’hui et placés en hauteur de l’ancien camp, c’était une autre finalité en soi. Julien Bénéteau, à nouveau : « Il faut d’abord créer une plateforme. La roche est attaquée à la pioche, les pierres chargées dans des wagonnets à la pelle. Rien d’autre. Ce travail se fait à allure forcée.
Les gardiens, des SS, frappent pour le moindre prétexte. Les chiens, dressés, mordent les déportés. »
On reviendra sur le sadisme des gardiens...

NB - Struthof, la suite de la Kartoffelkeller après le CERD, septembre 2025

La construction de la cave commence en juin 1943 ; on est donc après Stalingrad. Bien des gens, et même parmi les édiles nazies les plus bornées, pouvaient alors comprendre que la guerre était perdue pour l’Allemagne. Quel intérêt dès lors de bâtir cet immense complexe ?
Qui plus est – ça transparaît déjà dans l’article de Julien Bénéteau – l’archéologue Juliette Brangé a insisté sur le fait que les travaux nécessitant une main-d’œuvre qualifiée avaient été faits par des entreprises civiles (notamment de la vallée) ; aux déportés étaient laissé la manutention : transport de matériaux, arasement de la roche…
Quel intérêt ? Il y a aussi l’explication de l’irrationnel, le fanatisme de certains commandements isolés de structures concentrationnaires (derrière le paravent administratif tatillon de la SS), avec cette croyance pour certains en un retournement du cours de la guerre (de par des armes secrètes, le génie du chef…) Dès lors, on pouvait imaginer que le lieu évoluerait, deviendrait peut-être un centre industriel ? Et en attendant, ces gens auraient profité de la main-d’œuvre qu’ils avaient sous la main pour seconder les entreprises ; le chantier est devenu un lieu et un prétexte de torture, puisqu’il ne fallait pas perdre de vue la finalité du camp.

NB - Struthof, le camp vu de la route vers la carrière, septembre 2025

Pour rappel, c’est un kommando notamment de NN français qui a été martyrisé à cette tâche.
Le guide d’évoquer les actes ignobles notamment du gardien « Fernandel ».
L'image d’Elmar Krusman passe en mon esprit ; « Fernandel », c’était le surnom donné à Franz Ehrmanntraut qui, quelques mois plus tard à Bisingen, sera aux côtés d’Elmar Krusman « tremblant », quand celui-ci sera mis en présence de la secrétaire de mairie de Bisingen pour lui refaire un manteau (il avait eu comme premier métier celui de tailleur).

NB - Struthof, l’intérieur de la Kartoffelkeller, septembre 2025

À l'entrée du CERD (Centre européen du Résistant Déporté – construit en 2005 précisément au-dessus de la Kartoffelkeller ; c’est l’un des deux espaces musée du camp et en même temps le centre d’accueil des visiteurs), un autre employé du site, très avenant et disert, présente des objets des archives du lieu,  qui peuvent parfois être exposés dans l’autre musée, celui de la baraque à l’intérieur de l’enceinte du camp.
Bon, là voisinent étrangement des objets liés à la période concentrationnaire (le KL Natzweiler, et d’autres camps de concentration) et à la période carcérale (1944-1945) qui a suivi l’évacuation du camp de près. Ce mélange des mémoires, des histoires, pose question, même s’il est exact que le site a accueilli les deux systèmes successifs. (Le mélange imprécis, on le sait, est une tendance de certains « historiens » locaux qui ne sent pas toujours très bon…)

Cela me ramène à l’ouvrage sur le sujet de Frédérique Neau-Dufour, dont je reparlerai prochainement.


Nils Blanchard

samedi 18 novembre 2023

Trois points, plus ou moins en rapport avec la justice

Trois points sur des actualités ou parution récentes. Pour le deuxième, aussi, autour du KL Natzweiler et du bourreau Ehrmanntraut – qu’Elmar Krusman côtoie d’après un témoignage très singulier (voir mon petit livre).
Pas de lien à faire (hormis ce thème de la justice) entre les trois points.
 
Karl Hoffer, Sybille - capture d'écran

¤ Michel Ciment, disparu très récemment, avait fait une mise au point très juste sur une certaine chasse aux sorcières, qui piétine (et s’en vante parfois) la présomption d’innocence qui est pourtant une des bases de toute bonne justice et, derrière, de l’état de droit.
 C'était dans l’émission de France inter « Le Masque et la plume », de Jérôme Garcin, le 24 septembre 2023 : 

« Moi, ça me gêne beaucoup, ces enquêtes, pseudo-enquêtes, sans preuve véritable, sans jugement (…) J’attends que la justice donne un verdict après une enquête approfondie. (…) Je suis gêné par cette chasse aux sorcières. »

 

Karl Hofer, Mutter und Tochter - capture d'écran

¤ Deuxième point : il y a sur le site de l’ancien camp du Struthof (site au titre étrange : « Mémorial Struthof »…) des documents fort intéressants, régulièrement publiés notamment dans une chronique « L’archive du mois ».

(Appris incidemment par ailleurs que Michaël Landolt, dont il est question notamment ici et , a été nommé récemment à la tête du CERD (Centre européen du Résistant Déporté).)

Le document commenté en ce mois de novembre est la déposition du déporté NN Roger Leroy en mars 1949, pour le procès de Metz.

Il y est question du traitement effroyable du kommando de NN français, chargés de faire des travaux de gros œuvre de ce qu’on appellera la « cave à pommes de terre », sous la direction de Franz Ehrmanntraut.

« Par tous ses aspects, la Kartoffelkeller est devenue le symbole de l’oppression, de l’épuisement, de l’avilissement des déportés par le travail et les coups ; de la volonté ultime des nazis d’anéantir toute résistance et tout espoir. »

Karl Hofer, Les prisonniers, 1933 - Capture d'écran

Maintenant, on me demandera ce que vient faire Karl Hofer en ce billet ?

J'ai simplement découvert très récemment ce peintre, allemand (1978-1955), proche des expressionnistes, considéré comme « dégénéré » sous le régime nazi.

¤ Troisième point, que je ne développerai pas beaucoup car il n’a pas grand intérêt : eu maille à partir à nouveau avec le Château. Notamment, voilà K mis en cause ; on l’accuse (sans l’accuser directement bien sûr – c’est pourquoi je dis que ce sujet a un intérêt limité : la sous-klamminette locale à qui j’ai affaire semblant par trop médiocre) d’avoir simulé la maladie pour manquer une journée de travail. (Est-il besoin de signaler que K est très rarement absent?)

Mais le lien avec la justice, plus exactement avec le droit, est le brouillard de règlements qui lévite autour de la sous-klamminette en question, à donner le tournis. Sans doute pourrait-on en trouver, de ces règlements, qui iraient dans le sens des arguments de K (si K, bien sûr, les avait développés ; il a préféré sortir son portefeuille, cela prenant bien moins de temps ; K se ressent toujours d’un gros rhume, et il a bien autre chose à faire que d’aller farfouiller là-dedans. Et que de discuter avec une sous-klamminette).


Nils Blanchard


P.-S.: – Ajout. Je suis un peu de mauvaise humeur en fignolant ce billet, pour diverses raisons – on le voit avec ce qui précède. Bon, mais m’agace aussi le fait d’avoir loupé une conférence qui m’aurait vraisemblablement intéressé : « Déporté à Obernai ? », de Sandrine Gaume, le 30 octobre à Obernai. Je n’en avais nulle part vu mention, avant de la voir – on était déjà en novembre – sur le site internet de l’ancien camp du Struthof que je consulte pourtant régulièrement.

Il a été consacré trois billets en ce blog à ce camp. (Cliquer dans les mots clé, à droite, version ordinateur...)


– Lien à l’article précédent. Dans cette édition de La faim, de Knut Hamsun (Archipoche, 2023), il y a un avant-propos d’Octave Mirbeau, de 1895 (date de naissance de mon grand-père, de Florence Gould…) O. Mirbeau n’aime pas Strindberg, mais défend Hamsun ; à l’époque, la Norvège était liée encore à la Suède.

L'avant-propos est suivi d'une courte « préface » d'André Gide. Elle, date de 1950; elle a été publiée d'abord dans le numéro 15 de... la revue 84

Détail d'E. Munch en illustration


vendredi 17 juin 2022

Puisqu’il est question d’Ulysse

 À la recherche de je ne sais trop quoi, je feuilletais mon Que sais-je ? Sur Homère, de Jacqueline de Romilly.

Page 116, l’auteure remarque : « Le fossé entre Grecs et barbares 

[au temps des poèmes d’Homère] n’est pas encore creusé. Dans l’Iliade il 

n’y a absolument aucune différence entre Troyens et 

Achéens. Personne ne s’étonne qu’ils parlent la même langue, 

qu’ils observent les mêmes usages, que leurs règles morales 

ou sociales soient les mêmes, ou que leurs dieux soient les mêmes. 

(…) Homère ne conçoit pas un instant que l’ennemi puisse 

être différent. »


Les temps n’ont-ils pas beaucoup changé ?


On reparlera de la manière de voir les Russes, de certains de 

leurs voisins. Elmar Krusman, comment voyait-il ses ennemis ? 

Étaient-ils ses semblables, ses frères ? La brute, Ehrmanntraut, qui 

l’a mené devant cette employée de mairie de Bisingen, qui a décrit 

E. Krusman, sans le nommer, « tout à fait tremblant »…


Les Suédois d’Estonie en général ?


Lors de ce colloque que j’évoquais au dernier billet, sur 

l’évolution des contacts de langues et de cultures, je 

m’interrogeais sur la place des Esto-Suédois parmi les 

autres peuples, nations. Étaient-ils un simple groupe,

une ethnie, un peuple ? Ils étaient moins de 10 000, mais 

furent reconnus comme une minorité. Ils n’étaient plus seulement 

des Suédois (au moment de la guerre, ils avaient été séparés de 

leur patrie d’origine depuis au moins sept siècles).

Une nation ? Ce qui semblait les caractériser, précisément, est qu’ils

n’avaient pas d’ennemis jurés. Peu de traces de batailles, de 

révoltes, de massacres dans leur histoire, mais des dominateurs 

dont on s’accommode comme on peut, des relations de voisinage 

plus ou moins tendues sans doute, une constante diplomatie, 

semble-t-il, pour préserver un mode de vie authentique 

– les fameux « privilèges » suédois – dans la durée. 

Quelque chose à mettre en rapport avec la neutralité suédoise 

depuis Bernadotte…

Carte des zones esto-suédoises; années 30 

Plus loin (pages 116-117), J. de Romilly remarque qu’Achéens 

(Grecs, donc) et Troyens partagent les mêmes croyances, les 

mêmes dieux. Puis : « Le fait est d’autant plus remarquable 

qu’Homère n’a rien d’un pacifiste, blâmant la guerre en tant 

que telle. Elle est comme un donné de la civilisation d’alors.

Elle a ses douleurs, mais aussi ses beautés. On peut, certes, 

évoquer avec nostalgie le temps de paix. (…) Et l’on n’y trouve 

pas non plus, nulle part, rien qui suggère une guerre nationale, 

entre peuples différenciés. La lutte entraîne une âpre 

compétition, mais point de haine : Troyens et Achéens

sont les uns et les autres des héros et des mortels, qui en tout 

se ressemblent. »

NB - Bohuslän

Pour ce qui est de la Seconde Guerre mondiale, c’est en quelque sorte 

l’inverse, surtout vue sous le prisme du système concentrationnaire.

Pour Boris Pahor, de Trieste (comme pour Elmar Krusman et les Esto-

Suédois), les choses ont commencé à se gâter avant même la 

guerre, avec l’arrivée du fascisme (avec le climat délétère pour 

les minorités qui s’est installé au cours des années trente en 

Estonie). De quoi rêvait Boris Pahor en invoquant Calypso ? 

D’un paradis à reconquérir ?



Nils Blanchard



P.-S. Sans rapport ?


Hier, J’ai vécu des heures vaguement kafkaïennes – j’évoquerai 

bientôt, en passant, l’Autriche-Hongrie –. Une batterie morte, 

en Allemagne, avant-hier  soir, très tard. Un réparateur fort gentil 

fait redémarrer ma voiture ; « Peut-être cela marchera-t-il ; après, 

il faudra la faire tester... » Je rentre chez moi, en France, sans 

couper une seule fois le moteur. Las, ce matin : obligé d’appeler 

à nouveau un réparateur, pour me relancer à nouveau et me 

permettre d’aller à un garage. On me promet quelqu’un pour 

neuf heures trente, puis dix heures. Je prends rendez-vous au 

garage, commande une batterie. Le temps passe…

Truc assistance (une personne dont j’ai oublié le prénom, 

appelons-la G) : – Vous comprenez… Effectivement… [Cet adverbe, 

tic de langage des sots de nos temps.] »

Onze heures.

G : – Ils ont peut-être un imprévu. Il faut comprendre.

Mais pourquoi ne communiquent-ils pas ?

À midi, j’appelle un taxi. Je ne peux plus attendre ; dois me rendre 

à mon travail. À treize heures, le garage de dépannage 

m’appelle : « On est chez vous. Pourquoi n’êtes-vous pas là ? »

Mais parce que je suis à mon travail. De petit fonctionnaire 

récemment mal noté (mais je crois que c’est un honneur – 

j’expliquerai peut-être pourquoi...)


D’autant plus ennuyé d’être sans véhicule que je dois nourrir, 

pour deux ou trois jours, des chats d’amis, en Allemagne.

Et Thomas Nydahl, hier justement, citation dans un billet intitulé : 

« Vänskapen gångbroar". Il est illustré par une photographie d'arbres 

entre le printemps et l'été.


« Skriv om stunderna

då vänskapens gångbroar

verkar hållfastare

än förtvivlan


Adam Zagajewski, ur Törst, i översättning av Anders Bodegård »


(« Écris sur les moments

où les pontons de l’amitié

semblent s’accrocher davantage

que le désespoir


Adam Zagajewski, extrait de Soif, traduit [en suédois] par Anders

Bodegård »)


(Bon, mais en ce qui me concerne, le désespoir… Il ne faut 

rien exagérer.)



jeudi 14 avril 2022

Que voit-on ? (Lectures)

J'ai évoqué les « métamorphoses » de la propagande, au précédent billet. Hésité à mettre Kafka dans les « étiquettes ». Mes lectures en effet, en ce moment, tournent autour de lui. Autour, aussi, d’une auteure dont j’ai beaucoup aimé il y a quelques années En debutants dagbok (Le journal d’une débutante) : Wera von Essen.

Illustration de Sanja Särman

En l’occurrence, j’ai lu ces derniers jours Svar till D (Réponse à D) de 2021 (éditions Polaris).
(Au passage, la traduction en français du titre de ce livre passablement mystique pourrait donner D pour Dieu… Ça ne marche pas en suédois…)
Un lien entre Kafka, Wera von Essen ? Les Suédois d’Estonie ? (Outre que Wera von Essen est issue, si j’ai bien compris, d’une famille germano-balte…) Je ne crois pas.

On peut imaginer évidemment que le destin concentrationnaire d’Elmar Krusman ait eu quelque chose de kafkaïen.
Cette rencontre avec cette femme employée à la mairie de Bisingen – témoin qui est appelée K, dans mon livre (pages 88-92, 133-137)… comme le personnage principal du Château, mais c’est un hasard complet –, dans des pièces chauffées (en plein hiver), lui qui venait d’un univers vraisemblablement très froid... Ehrmanntraut, la brute SS dont on a déjà parlé, l’accompagnait quand il a été mené dans un bâtiment de la mairie pour rencontrer l’employée pour lui coudre un vêtement (E. Krusman était tailleur). Que lui avait dit Ehrmanntraut ? « Tu feras ce qu’elle voudra » ?


(Dans Le Château, K se retrouve au début du roman dans le froid et la neige, affaibli, on ne sait trop pourquoi, obligé de demander l’hospitalité à des villageois pas particulièrement avenants…)

Quant à K et Elmar Krusman, c’est un peu l’inverse de saint Martin donnant une partie de son manteau à un pauvre. C’est au contraire le pauvre, misérable au point qu’on essayât de lui ôter toute humanité, qui a cousu un manteau pour la femme de l’« autre monde ».

Elle s’en est souvenu, près de cinquante ans plus tard, un peu par hasard ; elle a dit à l’historienne Christine Glauning qui venait l’interroger (mon livre, pages 138-139) :

« Et là, il m’a demandé, je veux parler d’Ehrmanntraut, si j’avais quelque chose à coudre, il m’a dit qu’ils avaient un si bon tailleur, dans le camp. A cette époque-là, on n’avait pas vraiment de gros moyens, pendant la guerre, alors j’ai dit que oui, j’avais bien quelque chose à coudre. Et puis après, il est arrivé avec le tailleur, enfin le prisonnier, il est venu à la mairie. Il a pris mes mesures. »

(...) 

« Et ensuite il me l’a fait essayer, c’était un suédois, ça je m’en souviens encore. Alors qu’il me faisait essayer le vêtement, il était tout tremblant et mal assuré. Et peu de temps après, j’ai appris qu’il était mort. »

Château de Hohenzollern, vu de l’ancien camp de Bisingen. NB

Wera von essen, dans Svar till D se demande (pages 29-30) :

« En gång talade vi om spjutet i hjärtat (…) han märkte inte till att det fanns en tillvändhet i mitt sovrum, han tog av sig sin tröja så att det hamnade på mitt altare, han såg ingenting, vi såg ingenting, jag undrade om vi skulle börja se varandra så småningom (…) »

« Une fois, on a parlé de la lance dans le cœur (…) il n’avait pas remarqué qu’il y avait ce centre d’intérêt dans ma chambre, il retira son pull qui atterrit sur mon autel, il ne voyait rien, nous ne voyions rien, je me demandais si nous allions commencer à nous voir, petit à petit (…) »

Le Bernin, l’Extase de sainte Thérèse, Rome

Qu’est-ce que l’employée de mairie a vu du déporté ? Qu’est-ce qu’Elmar Krusman a vu d’elle ? Leurs regards se sont-ils seulement croisés ?
(Ils avaient le même âge.)


Nils Blanchard


Arch(r’)ives / On me dira…

Déménagement de galerie d’artiste – une emmerdeuse, certes… –, inventaire de bibliothèque d’écrivain… Ça, on jette, tu prends ? Eh, bon an m...