Affichage des articles dont le libellé est Ingmar Bergman. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Ingmar Bergman. Afficher tous les articles

mardi 2 juin 2026

Agréable et inquiétant / desassossego

23 mai. Promenade vers midi dans la bonne ville d’Haguenau. L’été s’est abattu ici comme ailleurs, soudainement. Je ne déteste pas la chaleur. C’est plutôt agréable, que de se promener sous le ciel bleu et clément où chahutent des martinets crieurs.
Et inquiétant.

NB - Forêt d’Haguenau

Je pourrais en dire autant des cloches à toute volée de l’église Saint-Georges, qui rappellent une certaine enfance, en Mayenne où les cloches ont été assourdies par on ne sait quel fâcheux qui ne les supportait pas dans le village…
C'est agréable bien sûr les souvenirs d’enfance. Mais les cloches ramènent au temps bien sûr… On ne va pas parler des farandoles de la dame à la faux… mais :

« Vem är du ?
– Jag är döden.
– Kommer du och hämta mig ?
– Är du beredd ?
() »

Bon, là ; faut-il traduire ? (« Qui es tu ? / – Je suis la Mort ! / – Viens-tu me prendre ? / – Es-tu prêt ? » C’est dans Le Septième sceau, bien sûr…)

Pedro Pruna, Alegoria, 1944 - Capture d’écran

On pourrait enchaîner sur La Fontaine ; un des plus beaux textes de la littérature française…

« La Mort ne surprend point le sage ;
Il est toujours prêt à partir,
S'étant su lui-même avertir
Du temps où l’on se doit résoudre à ce passage.
Ce temps, hélas ! embrasse tous les temps :
Qu’on le partage en jours, en heures, en moments,
Il n’en est point qu’il ne comprenne
Dans le fatal tribut ; tous sont de son domaine ;
Et le premier instant où les enfants des rois
Ouvrent les yeux à la lumière, (…) »

NB - Haguenau, fin mai 2026

Mais, Haguenau. Je tombe (façon de parler) sur une pancarte : « Les rencontres de l’écologie 
optimiste ». J'avais déjà vu ça l’année dernière. Ces gens sont gentils, vraisemblablement. Mais vont-ils arrêter de déconner trois secondes ?
Il faudrait que l’écologie soit « optimiste » pour ne pas être assimilée à l’écologie jetée en pâture depuis quelques années, via réseaux d'autres fâcheux, aux conducteurs de panzers et adeptes d’on ne sait quelles théories jetant l’opprobre sur les défenseurs de l’environnement, accusés d’être « punitifs ».
(Il est vrai que certains tartuffes, il y a quelques décennies, soixante-huitards tombeurs de de Gaulle puis maastrichtlisbonnisateurs, qui ont fini leur carrière à commenter du football, n’ont pas dû faire beaucoup de bien à la cause...)


Puis est-ce que je peux écrire qu’il y a autre chose encore que de l’inquiétude ? Le billet précédent évoquait Wera von Essen, ma lecture d’En Emigrants dagbok. Pages 233-234, on lit : « Kanske inte ångest, men oro. Desassossego. (…) Orons bok heter Livro de desassossego. Den brasilianska oron skiljer sig från den portugisiska. Den är mindre melankolisk och mer brutal. »

« Pas de l’angoisse peut-être, plutôt de l’inquiétude. Desassossego. [Aussi traductrice du portugais, elle se trouve alors au Brésil.] (…) Le livre de l’intranquillité, en portugais c’est Livro de desassossego. L’inquiétude brésilienne se distingue de la portugaise. Elle est moins mélancolique et plus brutale. »

On parlait du chat, noir, aussi… À la page suivante, Wera von Essen est confrontée à des cafards dans son logement (pas des souris, cette fois). « Vad gör jag ? Det kommer inte att bli bättre. Och ytterligare en. Som den svarta katten såg. »

« Qu’est-ce que je fais alors ? Ça ne va pas s’arranger. Tiens, encore un. C’est le chat noir qui l’a vu. »


Nils Blanchard


Ajout : en lien de ce site (indirect, via Alluvions), Terrestres informe de la tenue d’une table ronde à Paris, le 3 juin, avec les anthropologues Barbara Glowczewski et Nastassja Martin. De cette dernière, il a été question notamment ici. Thème de la rencontre : « Rêver plus loin : sur la puissance politique du rêve. Tout un programme. 

mercredi 29 janvier 2025

Fantômes / Premiers jours de janvier

Au fond les fantômes, spectres, ne sont pas très loin des anges. Messagers, que l’on croit faire sens au milieu de choses qui reflètent un certain chaos ?

NB - janvier 2025

Promenade au hasard dans l’un des premiers jours de l’année désert, rues d’Angers, autour de l’Université catholique, de mes anciens collèges. Itinéraires du passé, sans grand changement, si ce n’est que l’université en question, où je pris quelques cours de japonais autrefois, accumule les nouveaux bâtiments.
Précisément, tout semble comme en suspens.

NB - janvier 2025

Lumière angevine dans une rue dont je ne sais plus le nom. Croisé des jeunes femmes – réelles, pas celle de l’affiche – transportant on ne sait quel barda. Il doit y avoir quelque centre d’accueil, quelque part au milieu des maisons bourgeoises.
Par là, un fronton, un haut de porte ? – comment appelle-t-on cela ? – que je n’avais jamais remarqué, peut-être ajouté plus récemment… « Plus récemment », qu’est-ce que cela veut dire ? Quelques années ? Quelques décennies ? Le temps semble autre.

NB - janvier 2025

Que représente cette scène, du reste ? Un viol ? Une scène de ménage ?
Plus loin, on entre dans la rue Bressigny ; un bar-club, déjà fermé, que je n’avais jamais remarqué ; il n’a pas dû faire long feu.

NB - janvier 2025

On bifurque vers le petit parc d’Ollone, anciennement attaché aux Beaux-Arts. Restaurant associatif africain. Lui non plus, je ne l’avais pas remarqué auparavant.

NB - janvier 2025


NB - janvier 2025


Puis d’anciens remparts affleurent.
Époques qui se mêlent. La mienne ? Ai-je eu vraiment une époque ici ? Je me souviens d’une fille dénudée à l’arrière d’une voiture.
Fantôme ; moi-même ?

En cette ville…

Gunnar Ekelöf (Non serviam) : « Jag är en främling i detta land
men detta land är ingen främling i mig!
Jag är inte hemma i detta land
men detta land beter sig som hemma i mig! »

« Je suis un étranger en ce pays
mais lui, lui ne l'est pas en moi !
Je ne suis pas chez moi en ce pays
or il se comporte comme chez lui en moi ! »

Alors Ingrid Bergman, bien sûr, dans un film de son homonyme. Edith Södergran
Villon !

NB - janvier 2025


On arrive, vers la rue de Brissac, devant une maison dotée d’une horloge sans aiguilles ; voyez-vous ça. Bergman encore, Les fraises sauvages.

Différents âges, différents temps, différents pays… Que veulent dire les fantômes ?


Nils Blanchard


P.-S.: – Après l’épisode de Notre-Dame payante, nos édiles qui confondent culture et tiroir caisse voudraient rendre le Louvre plus cher pour les étrangers (hors U.E.).
C'est oublier que les œuvres du Louvre ne sont pas seulement une attraction nationale, mais qu’elles sont proprement universelles (elles viennent d’Egypte, d’Angleterre, d’Italie, de France…) Que la culture est échange, partage, ouverture au monde, et pas seulement pin-code…
(Du reste, ne pourrait-on ici reprendre la citation d’Ekelöf?)
Puis que « verra » l’« étranger » que l’on plumera, en allant au Louvre ? À peine un cent millième des œuvres qui y sont présentes.
Ne vaudrait-il pas mieux réduire un peu l’« offre » – pour reprendre leur vocabulaire – et distribuer davantage d’œuvres de ce trésor inter.national (vous ne me verrez pas souvent utiliser l’écriture « inclusive »… profitez-en!) aux musées provinciaux ? Par là-même, dévier un peu de ce « flux » touristique (ils voudraient douze millions de visiteurs par an!) vers d’autres villes de notre pays ?


– Puisqu’il est question de fantômes, et d’expositions, même de femme nue, dans cette série de billets, il en est une (exposition) qui est bien alléchante, à Liège !

jeudi 18 juillet 2024

(À) poil ; encore plus loin qu’ailleurs

Au début de l’été, dans le blog Gabis annex (Gabrielle Björnstrand) en lien de celui-ci, l’auteure intitule son article : « Plötsligt tänkte jag på döden ». Elle y évoque Ingmar Bergman, qu’elle a connu si j’ai bien compris, puis différentes choses, sur la possibilité d’un ciel (non d’une île…)

Hugo Simberg (capture d'écran)

 Puis elle en arrive à l’angoisse de la mort dont elles se dit préservée. Elle compare alors la mort à un chien bâtard (il y a peut-être une expression là-dessus en suédois que je ne connais pas) qu’on peut laisser dans un coin avant de se rendre compte qu’on ne l’a peut-être pas assez nourri…
Ou on peut le sortir :

« Och medan den löper kan man tänka på allt möjligt som döden kanske lär oss. Till exempel att vi är rätt små, oavsett vad vi gör och inte gör. Till exempel att vi är rätt stora. Vi är faktiskt allt vi kan se och fatta med våra öppna ögon och sinnen och tankar. »

« Et pendant qu’il court, on peut penser à tout ce que la mort peut nous enseigner. Par exemple notre petitesse, quoi qu’on fasse ou qu’on ne fasse pas. Par exemple notre grandeur. Nous sommes au fond tout ce qu’on peut voir et comprendre avec nos yeux ouverts, nos sens et pensées. »

De là, on en arrive aux diverses expériences religieuses, puis à Eros. Eros et Thanatos, Freud…

« Dödsdriften i hans tappning är förstörande, destruktiv, upplösande. Eros förbinder och bygger upp och älskar och har sig. Men i Eros finns också ett försvinnande. Emellanåt blir man ett, i en enda stor känsla. Man går upp i, ger sig hän, sjunker i ett hav. Och fransmännen, som alltid är lite sisådär finsmakare när det gäller erotik, kallar tillståndet efter orgasmen för Le petit mort, den lilla döden. »

« La pulsion de mort, dans son sens, abîme, détruit, dissout. Eros relie et reconstruit et aime et s’assume. Pourtant il y a aussi une disparition en lui. Dans l’intervalle on ne fait plus qu'un, dans un seul grand sentiment. On monte et on s’abandonne dans une mer, on y plonge. Et les Français, qui sont toujours peut-on dire connaisseurs en matière d'érotisme, appellent l'état qui suit l'orgasme "Le petit mort". »

L'erreur est intéressante peut-être. La petite mort – la mort, comme la vie, est féminin (et pas besoin d’« inclusion » là-dedans!) – est l’orgasme lui-même. La mort qui le suivrait pourrait être issue d’une épectase…

Hugo Simberg (capture d'écran)

À v
rai dire, ce billet fait suite à deux autres : celui-ci, celui-là, d'il y a un an, mais je l’ai laissé trop longtemps de côté et suis parti dans autre chose… Il devait être question au départ de Vosges, d’Ardennes, autour d’André Dhôtel, Benoît Duteurtre et même Jules Roy… On y reviendra plus tard, vous verrez.
Mais je retrouve Jane Birkin, dans la chanson (écrite par elle) Enfants d’hiver (musique de Hawksley Workman) :

« Les corps gris, enfants / D’hiver, rares / Les poils éparpillés / Sur les jambes bleutées / Éraflées par les / Épines des jardins défendus / Croyant toute perfidie interdite / Épaves de promesses enfantines / Les lèvres mauves, les plages noires / J’ai passé mes nuits à nous regretter / Il y a un pays / Invérifiable / Inaccessible / Comme les morts / J’ai passé ma vie à le rechercher (…) »

Eh allez ! Ça devait arriver quand même ; on retourne à Dhôtel ; Le pays où l’on n’arrive jamais.
D'ailleurs, le méchant dans ce roman – il y a un « méchant » (en fait, au fond, c’est sans doute plutôt un indifférent ; et n’est-ce pas la même chose?) – s’appelle Parpoil.


Nils Blanchard


Étiquettes rajoutées du précédent billet : Philippe Noble, Alsace.

jeudi 9 mai 2024

Vérité, mensonge, fiction… et hasards

Il faudrait pouvoir retenir le temps bien sûr. J’en suis encore à des réflexions – au sens premier du terme d’abord, de « reflets » – lancées l’année dernière. Sur quoi s’interpénètrent (pardon, un certain langage universitaire?) des références plus anciennes…



Cette image par exemple, tirée d’une collection de STF (Svenska turistföreningens Årskrift – bulletin annuel de l’association du tourisme en Suède), héritée de mes grand-parents, en l’occurrence l’exemplaire de 1944 (!), que j’ai feuilleté pour préparer un cours sur la Suède et la Seconde Guerre mondiale. Elle me ramène bien sûr à celle d’Owe Zerge.


Des hasards, aussi… Cette représentation de la mort jouant aux échecs est issue d’une voûte peinte de l’église de Täby (Uppland).
Or musardant sur le blog en lien de SLS, je tombe sur une annonce de conférence sur la façon d’interagir avec un saint (dans la Finlande médiévale…) (Ça a eu lieu le 8 mai à Helsinki…) La photo de la présentation montre un plafond d’église décoré…


Double hasard : j’ai fait une marche il y a quelques jours autour d’églises – entre Aube et Haute-Marne – entre autres à pans de bois. Suis tombé en arrêt devant cette statue de saint Gond, à Outines…
(On reviendra sur tout cela…)

NB - Saint Gond, bois polychrome, vers 1510-1520.

L'image de la mort jouant aux échecs m’a fait penser à un article du Göteborgs Posten sur le dernier livre de Salman Rushdie (de Johan Hilton, le 16 avril dernier), dans lequel il évoque notamment la tentative d’assassinat dont il a été victime en août 2022. Couteau s’appelle le livre – Kniv en suédois.

Et le mot me ramène, cinématographiquement, à Polanski, son premier film en 1962 étant Le couteau dans l’eau, dont l’image ci-dessous – couple illégitime, pour faire vite – ramène à celle d’un récent billet de ce blog ; Assassins et voleurs…

Le couteau dans l’eau, Jolanta Umecka et Zygmunt Malanowicz

Mais en l’occurrence, Johan Hilton, le 16 avril, débute ainsi son article :

« Naturligtvis är Ingmar Bergman en av referenserna som far genom skallen på författaren Salman Rushdie, dagarna efter attentatet i Chautaqua, New York.
(...) Nu rör sig alltså till slut Döden mot honom – inte helt olik Bengt Ekerots sinistra uppenbarelse i Bergmans ”Det sjunde inseglet”.
Svartklädd, svart munskydd, ansiktslös. »

« Naturellement, Ingmar Berman a été une des références qui a traversé l’esprit de Salman Rushdie, dans les jours qui ont suivi l’attentat de Chautaqua, à New York.
(...) Finalement, en effet, la Mort s’occupe de lui – pas si différente que la sinistre apparition de Bengt Ekerot dans Le septième sceau.
Vêtue de noir, masque noir, sans visage. »

Puis encore, du 15 au 19 avril, France culture a diffusé une série d’entretiens réalisés dans la maison new-yorkaise de Salman Rushdie, par Christophe Ono-Dit-Biot, en partenariat avec le magazine Le Pointdans l’émission « À voix nue ».

Là, il est question à un moment de vérité et de mensonge, autour des âneries véhiculées – et crues – par les partisans de Donald Trump. Cette phrase me frappe :

« Le pays [les États-Unis] est très divisé. La division est si radicale qu’il est difficile de voir comment ça va se terminer. Il y a un nombre choquant de personnes qui ont perdu la capacité de faire la distinction entre vérité et mensonge. Ils ont été nourris quotidiennement par l’aile droite et ils croient en ses mensonges... »

L'incapacité de plus en plus partagée à distinguer ce qui est vrai de ce qui est faux. Plus exactement, il est inquiétant de constater l’absence de volonté de le faire sérieusement, semble-t-il, chez bien des gens, lors même qu’ils s’expriment, anonymement le plus souvent, sur les « médias » à leur disposition.

De son côté, Johan Hilton note dans son article :

« Inte minst som försvarstal betraktat, faktiskt ett av de mest övertygande argument jag läst för att klichén om att ordet är mäktigare än svärdet faktiskt talar sant.
För här vaskar Rushdie fram det litterära värdet ur en i bokstavlig mening värdelös handling och formar omsorgsfullt om det till något som alltid har fått människor att orka leva vidare: berättelsen. »

« Non seulement comme un discours de défense, vraiment c’est un des arguments les plus convaincants que j’ai lu quant à la véracité du cliché selon lequel la parole est plus puissante que l'épée.
C'est qu’ici Rushdie extrait la valeur littéraire d’un acte sans valeur proprement parler et le transforme soigneusement en quelque chose qui a toujours donné sens à la vie humaine : le récit. »

Bref, un livre encore à lire.


Nils Blanchard

lundi 6 novembre 2023

1921, 23 – Du débat, de la prise au monde

Elmar Krusman – sur le destin duquel j’ai consacré un livre, diverses recherches ensuite, autour de lui…. – était né en 1921. Ma marraine (angevine), toujours de ce monde, somme toute… pour autant que je ne dise pas de bêtise : en 1922.

Owe Zerge, Victoria Mortis, 1921

1921, c’est aussi l’année où le tableau ci-dessus a été peint (et où Owe Zerge a débuté au salon de Paris).
Drôle de peintre, suédois (1894-1983, de Kristianstad), il était spécialiste des jeunes garçons/hommes, avec quelques bouquets comme des memento mori et quelques paysages. Une série de ces garçons peints en habits d’enfants de chœur.
Ultra-réalisme, avec ces expressions comme semblant dire : « Oui, je sais que le temps passe. »
Par ailleurs, Owe Zerge est passé par l’atelier d’André Lhote (qu’André Dhôtel a connu)…

Ma marraine, je disais : « toujours de ce monde, somme toute » ; c’est que la dernière fois que je l’ai vue, elle ne m’a pas reconnu. Mais elle semblait avoir étrangement rajeuni physiquement, retombée comme avant l’enfance.

Retirée du monde, dans un sens. À quoi fait étrangement écho celui de Philippe Sollers, dans Agent secret : « Il nous faut nous désactualiser d’urgence. » Philippe Sollers qui est mort en 2023.

Voilà pour 21, pour 23…

Je le lisais quelquefois, autrefois, dans Le Journal du dimanche. Journal devenu bien difficile à lire aujourd’hui.
Acheté récemment le numéro 1 de La Tribune dimanche.

La Tribune Dimanche, 8 octobre 2023

Là, une chronique d’Edgar Morin – lui, aussi : 1921 ! –, page 23 – 23 ; bordel ! – : « Restaurons les conditions d’un débat intelligent ».
Je pensais justement à la chose quelques jours plus tôt, je ne sais plus dans quel cadre – discussion ? –. Il faudrait arriver à retrouver de l’intelligence, des idées dans les discussions, notamment publiques ; cela allant avec un certain travail, aussi. Pas seulement « parler la bouche ouverte » (expression angevine, je crois) dans des « débats ». On lit :

« Hélas, nous constatons un dépérissement du dialogue politique, qui va de pair avec un affaiblissement de la démocratie, dont l’existence même est menacée.
(...) [Le débat] doit favoriser l’échange d’arguments, se fonder sur des faits incontestables, cultiver la nuance – indissociable de la complexité.
Débattre, c’est souvent critiquer. Mais la critique ne doit jamais discréditer le contradicteur ni sombrer dans l’invective ou l’imprécation. »

Et tenez, il y a ce « débat » sur l’euthanasie… qui entraîne cette publicité dans Le Monde :


Illustration, Le septième sceau bien sûr, d'Ingmar Bergman,
avec là Bengt Ekerot et Max von Sydow. 

 
On en revient au thème du joueur d’échec, dans l’art suédois…

« Vem är du ?

– Jag är Döden.

– Kommer du och hämta mig ? »


« Qui es-tu ?

– Je suis la Mort.

– Tu viens pour m’emmener ? »


Et la mort réplique : « Är du beredd ? » (« Es-tu prêt ? »)

Question fallacieuse me semble-t-il. D’ailleurs, elle triche aux échecs, contre le personnage joué par Max von Sydow (Suédois d’ailleurs, en quelque sorte, qui avait pris la nationalité française à la fin de sa vie).

Owe Zerge - Capture d'écran

Et quant aux « débats », entre autres sur le sujet de l’euthanasie (débats qui « secouent » – comme on dit étrangement – aussi la Suède), j'arrive (étrangement?) à un éditorial de Jeanne Emmanuelle Hutin (Ouest-France, 1er novembre 2019) ; il commence ainsi :

« Dans notre monde si bruyant, le silence est considéré comme un hôte indésirable. On le fuit, on l’étouffe de mille manières. (…)
Le silence effraye car on semble voir en lui l’ombre de la mort portée sur nos vie. Mort que l’on relègue aussi aux périphéries de nos existences. Mais un jour, elle frappe. Faute de pouvoir l’éviter, certains pensent que la liberté résiderait dans le fait d’en choisir le moment. (…) » 


Nils Blanchard


P.-S.; Sur le site, en lien de ce blog, de l'Institut Suédois : une rencontre est prévue rue Payenne (Paris), sur le rapport sacré au monde sauvage, le 28 novembre. Et ça tourne autour... de Kerstin Ekman, dont il a été question, dont il sera encore question en ce blog...

mercredi 6 septembre 2023

Retour / Fermetures ; police allemande et Monika

 L'avancée de septembre n'a pas l'heur de me mettre d'humeur particulièrement joyeuse...

NB - août 2023

J'avais évoqué des retours de Suède – et donc traversées d’Allemagne – il y a quelques mois,  ou encore 
Avais-je parlé alors de ce contrôle de douane volante que j’eus à subir au nord de l’Allemagne ? Toute ma voiture fouillée, de fond en comble. Du coup, arrivée sur l’île de Fehmarn à la nuit – j’y avais réservé un hôtel. Aucune lampe allumée ; noir total. Au moins voyait-on des étoiles.

Là (sens France Suède à nouveau, donc), alors que j’attends le bateau à Puttgarden, une voiture de police vient à moi (et qu’à moi). J’ai peut-être une tête de passeur de drogue. Cette fois, ils se sont contentés de questions, en mauvais anglais.
Je ne suis pas particulièrement « européiste » ; mais enfin : l’Europe étant ce qu’elle est, Schengen et compagnie, est-il normal qu’on ait voulu savoir – en Allemagne – combien de temps j’allais aller en Suède (je ne le savais pas exactement), où j’allais y vivre, qu’est-ce que j’allais y faire…
De quoi je me mêle ?
Au moins cette fois ne m’ont-ils pas fouillé.
Mais, comme un sentiment de fermeture.

NB - août 2023, Elseneur

Puis, là (sens Suède – France), comme un sentiment de fin de vacances. On ne peut s’empêcher d’y penser : « Il y a quelque chose de pourri au royaume de Danemark... »

Puis, France, divers blogs passés en revue rapidement.
Sur celui de Thomas Nydahl, allusion à Monika, d’Ingmar Bergman, le 9 août :

« Sommaren med Monika blev min eftermiddag i går. Harriet Andersson är då 21 år, men ser betydligt yngre ut i sin roll, där hon är 17. Lars Ekborgs karaktär heter Harry. Starkt gestaltad också han.
Detta mästerverk gjordes av Ingmar Bergman 1953.
Filmen bygger på Fogelströms bok med samma namn. Den är oerhört sensuell, och det inte minst tack vare Harriet Andersson. (…) »

« Monika a occupé mon après-midi d’hier. Dans ce film, Harriet Andersson a 21 ans, mais paraît nettement plus jeune, son personnage ayant 17 ans. Le personnage joué par Lars Ekborg s’appelle Harry ; lui aussi est interprété avec force.
Ce chef-d’œuvre d’Ingmar Bergman a été tourné en 1953.
Le film s’inspire du livre de Fogelström et en a repris le titre. Il est incroyablement sensuel, ce que l’on doit en grande partie à Harriet Andersson. (…) »

Capture d'écran: Harriet Andersson dans Monika 

La veille de la lecture de cet article de Nydahl, j’étais précisément à la Fnac de Strasbourg. Cela faisait je crois plusieurs années que je n’avais pas mis les pieds là-dedans.
Rayon de CD grignoté par je ne sais quelles horreurs ; rayon de DVD amputé par les séries télévisées.
Queue pour reprendre l’escalator ; les clients se font tamponner leurs sacs, ou leurs tickets de caisse, que sais-je ; un peu comme du bétail.
Impression de revenir après des siècles, dans un autre monde.

Il n’y avait qu’un seul Bergman : Fanny et Alexandre.
Polanski et Woody Allen quasiment disparus.

Où sommes-nous, où allons-nous, etc. ?


Nils Blanchard


dimanche 5 juin 2022

Rapprochements

Des amis m’ont récemment envoyé le n° 42 de Regards sur l’histoire, la Revue de la société d’Histoire et d’Archéologie de Reichshoffen et Environ, à laquelle ils ont participé.



Étrangement, alors que j’ai un peu évoqué ici des camps annexes (au KL Natzweiler) à proximité de mines (Haslach, Schwindratzheim), on voit qu’un des articles de la revue porte précisément sur les mines, des deux côtés du Rhin, mais à une tout autre époque.

Une tout autre époque…
Je n’ai eu le temps de lire de cette revue, pour l’instant, que l’éditorial de Daniel Fischer. J’en cite le début :

« A peste, fame et bello, libera nos, Domine !
Après deux années de crise sanitaire, voilà que la guerre refait son apparition en Europe. Il ne manque donc plus que la famine – que le réchauffement climatique et la montée des prix de l’alimentation pourraient bien occasionner – pour que le début de cette décennie 2020 ressemble aux XIVe et XVe siècles.
S'il est toujours hasardeux de comparer différentes époques historiques (…) »

« Hasardeux », évidemment. Je m’y suis néanmoins risqué de mon côté, dans Elmar Krusman.
J'évoquais le besoin de communiquer l’incommunicable des déportés survivants (je résume beaucoup…) :

« Derrière le refoulement, cependant, le traumatisme était là. Et qu'en faire ; quelle place a-t-il dans notre société ? Je me risquerai à une comparaison qui m'est venue, en travaillant à cette étude : avec le milieu du XIVe siècle. Les gens confrontés à la mort de manière anormale (violences de la guerre – de Cent Ans –, famines, épidémies – peste noire – trois fléaux que l'on retrouve au cœur des camps) avaient dû s'endurcir, et leurs descendants après eux. Mais ce refoulement avait laissé place à d'innombrables œuvres artistiques, les danses macabres par exemple... Et l'on retrouve cela dans l'évocation de rêves nocturnes, chez Michel Ribon, visités par les morts [Le passage à niveau, La Pensée Universelle, 1972 page 24]:

Vos corps, vos visages, uniformisés par votre longue descente vers la mort, sont creusés par l'érosion du sens de ce qu'alors vous vouliez dire […] Même de vos lèvres légèrement retroussées sur des mâchoires déjà scellées, ne s'échappent que les mots d'un langage inaudible.
Parfois, vous dansez, seuls, ou en cortèges, le ballet de la claudication et des dissonances. »

Tableau (détail) de Bernt Notke, aujourd'hui à Tallinn



Le Septième Sceau, film d'Ingmar Bergman

On sait qu’il convient d’être d’autant plus précautionneux quand on touche à l’histoire concentrationnaire. On connaît les tendances parfois fondamentalement ignobles de certaines personnes à vouloir assimiler à toute force cette histoire-là à d’autres.

Mais pour ce qui est des « rapprochements » de thèmes, de lieux, je ne peux m’empêcher d’évoquer ici à nouveau Michel Lamart, et son Chaudron fêlé. Voici ce qu’on y lit (page 29, neuvième paragraphe) :

« D'après le mythe, Wotan fut pendu neuf jours et neuf nuits au frêne Yggdrasil. Il découvrit alors les caractères de l’écriture sacrée appelée “runes”, la sagesse et les sciences secrètes. D’où l’usage très archaïque de pendre les condamnés (pratique sacrée). La découverte du verbe, fût-il sacré, passe par l’expérience d’une mort – celle de la parole. »

Je ne suis pas très sûr que sagesse et « sciences secrètes » fassent bon ménage, mais c’est un autre sujet. Nous voici dans la mythologie nordique. Wotan, c’est Odin ; Yggdrasil, l’arbre monde aux trois racines…

J'en reviens à Michel Ribon. Dans mon livre, il est expliqué (pages 94-95) qu’Elmar Krusman, au camp de Bisingen, était intégré, assimilé aux Estoniens :

« Les Estoniens avaient dû constituer un groupe important au camp. [Un article évoque 350 Estoniens sur les 1500 arrivés en octobre 1944 à Bisingen ; la liste d'une autre publication […] comporte, elle, 293 noms (sans E. Krusman, suédois sur le registre d'inscription du camp). Ils étaient en fait 306 d'après C. Glauning qui se base sur le registre du K.L. Natzweiler.]
Au-delà de la nationalité, de la solidarité de groupe, de clan, il y a la proximité culturelle. À propos de Schömberg, Michel Ribon note [Le passage à niveau, La Pensée Universelle, 1972, pages 112 et 195] :

Chaque block regroupait, à quelques unités près, une communauté nationale ; sur le parvis des blocks et à leur pied, les rassemblements d'hommes se transformaient en rassemblements de mots [...]
Je découvrais que le premier artisanat de l'Homme qui le lie au Monde est : Parler.”

Elmar Krusman n'a pas dû beaucoup parler suédois dans les camps. »


Nils Blanchard


P.-S. Le 30 mai dernier, Boris Pahor, l’auteur de Pèlerin parmi les ombres, entre autres – Le jardin des plantes, qui est précisément un des livres dans lesquels je suis en ce moment –, est mort à l’âge de 108 ans.
Il avait été déporté notamment au KL Natzweiler, et, Slovène de Trieste, devenue italienne, il avait quelque chose qui le rapprochait peut-être de ces minorités que j’évoque en ce blog…
Il était né dans l’Empire austro-hongrois, avant la (première) guerre…
On y reviendra.

Argoul évoque aujourd’hui Elmar Krusman. (Et je reparlerai d’Argoul, à propos de la Russie, assez vite…)

– Triche : Rajout des étiquettes suivantes, n’ayant pas trouvé leur place au dernier billet : Les Cahiers bleus, Thibault Rossigneux, Sandrine Lanno, Romain Nicolas.

dimanche 10 avril 2022

De la propagande, vérité, mensonge...

En ces temps de mensonges, de dénégations robotiques, je suis tombé, à la suite de mes recherches dans mes photos d’Hapsal du billet précédent, sur ceci, de 2018.



La vérité, le mensonge, thème infini bien sûr. Les historiens ont cet avantage (limité, mais…) de passer après la vague, d’étudier ce que les passions, théoriquement, ne troublent pas, ou beaucoup moins. C’est de l’étude à froid.

Sovjet-Estland, n° 1, 17 octobre 1940, page 1

Il ne sera guère besoin de tout traduire de ce texte qui souffre de quelques erreurs de suédois. Titre, première colonne, deux premiers paragraphes :

Les Esto-Suédois vont à la rencontre d’un nouvel avenir, plus heureux

Alors que dans le tumulte guerrier des puissances impérialistes et capitalistes les vies de centaines de milliers de gens s’abîment, que les gens dans les pays occidentaux ont faim, que les denrées alimentaires, même dans les pays qui furent autrefois les plus riches sont rationnées, les peuples de l’Union soviétiques peuvent eux vivre dans le calme le plus profond et poursuivre leur formidable travail de construction du socialisme.
L'Estonie elle aussi a réussi à se sauver de la guerre impérialiste et de ses influences grâce à la sage politique de paix de l’Union soviétique et à la force de l’Armée rouge.

Est-il nécessaire de rappeler qu’en octobre 1940, l’Estonie a été intégrée de force dans l’Union soviétique (comme les autres républiques baltes) à la suite du partage du « gâteau » des clauses de l’abracadabrantesque pacte germano-soviétique ?

La réponse à la propagande russe des Esto-Suédois fut, dans les quatre années qui ont suivi, l’émigration des neuf dixièmes de la communauté vers notamment la Suède.

Étude à froid, l’histoire, et en se défiant – je crois m’en être un peu expliqué dans Elmar Krusman – des témoignages mal étudiés, mal assimilés… cela peut paraître aride… froid, oui.
Ne pas perdre de vue que derrière les chiffres, les listes, voire même les métamorphoses de la propagande, il y a, il y eut, des personnes.

« À suivre »… était-il promis à l’article du 5 avril.

Les invasions, les votes, se suivent, ne se ressemblent jamais complètement. L’histoire ne repasse pas les plats ; pas tout à fait les mêmes, en tout cas ; il y a toujours quelqu’un en cuisine qui change quelque chose.

Les lieux, aussi, se maintiennent parfois étrangement intacts. Et cette silhouette qui cherche quelque chose dans un sac : qui, quoi ?

NB

Ces personnes – personnages féminins, notamment – que montre magnifiquement Ingmar Bergman au fil de ses films.

Le blog Alluvions (en lien de celui-ci), que j’ai découvert récemment, évoque de manière curieuse ce film, pris dans une série (au départ aléatoire) de rapprochements entre la Pologne et la Suède…

(Dans ce blog, on parle aussi de Philippe Jaccottet, Lorand Gaspar, Tomas Tranströmer, Henri Thomas, Ernst Jünger, Franz Kafka, Maurice Genevoix, Bernard Maris, Hubert juin, Pierre Leyris… même André Dhôtel... et je n’ai pas tout exploré !)

(Un hasard à joindre au dossier : le passage d’Elmar Krusman par l’atroce camp de Stutthof (Dantzig) en septembre 1944.)


À suivre……………. (Mais je ne le marquerai plus…)


Nils Blanchard


Arch(r’)ives / On me dira…

Déménagement de galerie d’artiste – une emmerdeuse, certes… –, inventaire de bibliothèque d’écrivain… Ça, on jette, tu prends ? Eh, bon an m...