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mercredi 20 novembre 2024

Croisements / passé présent / Modiano – Trump / Yves Lepesqueur

On aura peut-être remarqué que ce blog adopte des thèmes parfois différents, avec trois (et bien vagues) peut-être qui surnagent, outre la Suède : l’art (notamment peinture et sculpture), une certaine littérature d’après-guerre (et notamment André Dhôtel), une partie de l’histoire concentrationnaire (autour d’Elmar Krusman, des camps annexes du Kl Natzweiler).

NB - Automne 2024


Les croisements de thèmes peuvent amener à quelques surprises. Des hasards non abolis par des coups de touches. Mais des touches…




On a dépassé les mille jours de guerre en Ukraine, mille jours donc que l’agression russe sur son voisin a eu lieu. C’est à peu près le nombre de jours d’existence de ce petit blog aussi.


NB - automne 2024


Et ne peut-on considérer – hasard, hasard ? – que cette attaque russe a coïncidé avec une prise de conscience étendue – même si elle n’a pas eu autant de conséquences qu’on voudrait – du fait que l’on est entré dans un temps où les énergies fossiles reculeront. La guerre russe est en lien aussi avec cette évolution : moins consommer de pétrole et gaz russes – ne plus en consommer du tout à terme ? – impose bien sûr d’accélérer ce qu’on appelle assez laidement la « transition énergétique ». Et il n’y aura pas de miracle, ça passera par une transition économique, d’abord une « stagcroissance » puis une décroissance – intelligente si possible…
Ça se cabre ici et là : l’autruche Trump avec son antivaccin Kennedy issu d’on ne sait plus quel monde, un Chris Wright, présenté comme un héraut de la fracturation hydraulique, annoncé comme ministre de l’énergie de l’ancien-futur président américain… un coup de téléphone récemment (15 ou 16 novembre) du chancelier allemand à Poutine… car l’Allemagne subit de plein fouet les transitions actuelles.




On pourrait parler ici aussi d’autres transitions, évolutions… migrations… entre pays autant qu’entre époques.
Yves Lepesqueur, dans un livre très intéressant dont on reparlera – aux éditions de l’Harmattan, ça ne surprendra personne – n’évoque peut-être pas des croisements ; l’auteur parle lui de paradoxes. On y évoque par exemple Taha Husayn, que j’évoquai quant à moi dans un petit article de La Route inconnue, à propos… d’André Dhôtel… Bref, lui, Yves Lepesqueur, écrit à propos des migrations pages 83-84 : « Le migrant est devenu une figure de légende comme l’étaient autrefois le chevalier ou le moine. Ce nouveau statut s’est traduit par cette nouvelle appellation : on ne parle plus d’émigrés ou d’émigrants, plus d’immigrés ou d’immigrants : seulement de « migrants », autant dire de migrateurs.
(...)
La disparition des préfixes a une signification très claire : les deux préfixes de l’é-migré et de l’im-migré faisaient référence à ses deux pays. Tout immigré était un émigré, il avait deux pays, celui où il était né et celui où il mourrait peut-être (…)
« Migrants », « mobilité des cadres », « mobilité internationale des étudiants », « formation tout au long de la vie », « flexibilité », etc. sont des termes qui ressortissent au même « champ sémantique », comme disent les cuistres, celui du changement, du mouvement, de l’instabilité, autant dire celui du Bien. »



Mais Modiano… Migrations dans le temps. Il apparaît le même jour, le 16 novembre dernier, dans les blogs de Patrick Bléron (Alluvions, en lien de ce blog-ci, en haut, à droite…) et de Thomas Nydahl, qui fait la recension d’une nouvelle traduite en suédois, Seine.

« Paris, 1940-tal. Berättarjaget är en blyg artonåring som går en kurs på en teaterskola.

Yre kvällar i veckan är det »gruppövning». Det är när stjärnan på kursen, kamraterna emellan kallad »grevinnan», har vunnit första pris i drama i den årliga tävlingen, som han får syn på en liten flicka som sover i en av de röda sammetsfåtöljerna längst bak i salen. Hon visar sig vara dotter till »grevinnan» som gett henne smeknamnet Lilla smycket.

Långt senare är det Lilla smycket själv som är berättaren i den roman av Patrick Modiano som bär hennes namn. »

« Paris, années quarante. Le narrateur est un jeune homme timide, dix-huit ans, suivant des cours de théâtre.
Trois soirs dans la semaine, ce sont des « exercices de groupe ». Quand la star du groupe, que ses camarades surnomment entre eux « la comtesse », remporte le premier prix dramatique au concours annuel, il remarque une petite fille endormie dans un des fauteuils de velours rouge tout au fond de la salle. Elle se révèle être la fille de la comtesse, qui l’a surnommée La Petite Bijou.

Bien plus tard, la Petite Bijou devient elle-même le personnage phare d’un roman de Patrick Modiano. »



Bon, mais sait-on que Modiano fait partie de ces gens qui n’ignorent pas André Dhôtel ? Encore un autre sujet.


Nils Blanchard

lundi 5 août 2024

Fin juillet, début août / Modiano, etc.

Je parlais au dernier billet, à propos d’une marche dans le Jura, de sensation d’affolement. Depuis, très vite, comme s’il fallait forcément aller si vite pendant les vacances, passé quelques jours à Angers. Déjà « rentré » – où est chez moi ? – après cinq heures de train.

NB - été 2024

Accueilli par le chat vaguement SDF. C’est comme s’il me guettait, qu’il voulait s’assurer que j’étais bien rentré.

Ces heures de train m’ont permis de finir la lecture de Rue des Boutiques Obscures, de Modiano – au moins un prix Nobel français pas trop dominicain (vous savez, cet ordre très en pointe dans l’Inquisition…) –, et surtout, quand même, un très grand écrivain.
Je l’avais emmené (et commencé) pendant ma marche jurassienne.

Il y est question d’un roi de Suède au détour d’un méandre de passé plus ou moins rapiécé du narrateur. Mais il est surtout question de mémoire.

Couverture : Pierre Le-Tan


Le narrateur, amnésique, est en quête de son passé, de fait de son identité, au sens d’abord administratif du terme : son nom, sa nationalité, jusqu’à son image en photographie lui sont problématiques.
Vers la fin du livre, on lit (page 238) :

« Jusque là, tout m’a semblé si chaotique, si morcelé… Des lambeaux, des bribes de quelque chose, me revenaient brusquement au fil de mes recherches… Mais après tout, c’est peut-être ça, une vie…
Est-ce qu’il s’agit bien de la mienne ? Ou de celle d’un autre dans laquelle je me suis glissé ? »

Le vague historien que j’ai pu être dans mon étude d’Elmar Krusman sait de quoi il est question là. (Et on verra encore peut-être cela dans un livre qui pourrait paraître prochainement…) Qui plus est : il s’agit dans Rue des Boutiques Obscures de s’étudier soi-même ; grand Dieu…

Ah, mais Botteghe oscure (Boutiques obscures), c’est aussi le nom d’une revue, fondée et dirigée par Marguerite Caetani, dans laquelle a écrit, entre autres, André Dhôtel (25 grosses livraisons du printemps 1948 au printemps 1960 ; Dhôtel y ayant publié neuf textes). On y lisait des textes en anglais, français, italien… (Je tiens ces renseignements d’un texte d’Emmanuel d’Yvoire, Cahier 10 de La Route inconnue, 2012…) On y reviendra, etc.

(Capture d'écran)


La fin du roman de Modiano se passe en partie en montagne ; Megève… On n’est pas loin du Jura, d’autant plus qu’il y a une affaire de guerre, de passeurs ; vous verrez, articles à suivre…

Mais, « rentré » donc après quelques heures de train, je lis l’article du 31 juillet de Julia Eriksson (blog en lien de celui-ci, etc.) ; elle rentrait alors d’un voyage de trente heures de train, de Biarritz :

« Dagstidningarna har tagit över hallmattan och den stora väskan hinner knappt packas upp förrän den ska fyllas igen. Jag lägger fram allting i högar på bordet. (…) Två veckor av semester har fått huvudet att börja spinna. Jag funderar på vad jag vill göra och vem jag vill vara. Ifrågasätter om jag tappat en del av min kreativitet under våren (…) »

« Les journaux jonchent le sol de l’entrée et j’aurai du mal à pouvoir vider le grand sac avant de le remplir à nouveau. Je dépose tout en piles sur la table. (…) Ma tête tourne après deux semaines de vacances : n’aurais-je pas perdu une partie de ma créativité au printemps ? Je réfléchis sur ce que je veux faire, sur qui je v'eux être (…) »

Moi, mon appartement n’a pas été rangé depuis la fin de la dernière année scolaire et universitaire.
Ai-je perdu une partie de ma créativité au printemps, ou à un autre moment ? Je ne sais… Mais il ne me faut pas confondre amoncellement et création… sans quoi, chassé de mon propre logis par mon désordre, j’irai rejoindre le chat dans les rues d’été…


Nils Blanchard

mercredi 12 octobre 2022

Expositions / Réalité – imagination

Dans cet étrange « été britannique » – sorte de prolongation d’octobre d’été indien pour les Suédophones –, été voir l’exposition Face au nazisme – Le cas alsacien à la Bibliothèque Nationale Universitaire de Strasbourg.

Elle est remarquable. (Et ce n’est pas si courant sur ce thème, dans cette région.) Elle évite notamment l’écueil de s’enfermer dans une vision passionnée ou revendicative. L’histoire commence ?
Ainsi prend-elle en compte, et sérieusement, toute la période du nazisme, et pas « seulement » celle de la guerre.

Grand nombre d’affiches magnifiquement conservées, livres, objets… au fil des salles qui s’enchaînent chronologiquement.
Documents sur les milieux autonomistes, étrangement mâtinés de pacifisme, qui versèrent volontiers dans la sympathie envers le national-socialisme de l’autre côté du Rhin.
Cette histoire est complexe ; on doit y éviter – comme pour d’autres périodes de l’histoire de l’Alsace, ou d’autres régions d’ailleurs –, les raccourcis, les chiffres brandis, copiés, et recopiés-collés, sans critique ni capacité de compréhension…

NB- Exposition à la BNU, Strasbourg


Au passage, qui me ramène au sujet initiateur de ce blog, cette affiche (« Das Neue Europa ist unschlagbar – La nouvelle Europe est imbattable ») À cette époque, Elmar Krusman est vraisemblablement à la prison de Vasalemma (AEL), au sud-ouest de Tallinn (Reval sur la carte). Si l’on en croyait cette carte, les progrès de la « nouvelle Europe » semblait irrépressible…

NB - Exposition à la BNU, Strasbourg

Au passage encore, l’autoportrait de Camille Claus, plusieurs fois présent en ces lignes (ici par exemple).

NB - Exposition à la BNU, Strasbourg 

En janvier 1944, il était à Dresde, relativement miraculeusement, et temporairement, protégé du front.

NB - Exposition à la BNU, Strasbourg

Autre sujet ? (On peut repenser à ce Bonheur fragile d’Alfred Kern, essayant un peu maladroitement de créer une histoire à partir de biographies croisées et à peu près respectées (dans leur réalité…), celle d’Alfred Kern lui-même après la guerre, autour de certains personnages notamment du groupe 84, celle de Camille Claus à la fin de la guerre (captivité au Tambov puis retour en France).)
Autre sujet, donc : les relations que peuvent avoir, dans le roman notamment, la réalité historique et l’imagination, le rêve ou encore la faculté simplement de s’extirper du carcan du passé…

C'est que je suivais quelques remarques en Suède autour de l’attribution du dernier prix Nobel de littérature, et ai relu du coup cet ancien article de la critique littéraire Mikaela Blomqvist, dans le Göteborgs Posten du 20 avril 2022 :

« Enligt henne [Parul Sehgal] har idén om trauma på senare år kommit att dominera litteraturen och filmen. Utmärkande för en berättelse där en svår händelse i det förflutna tjänar som grund för intrigen är enligt Sehgal att det blir ensidiga och platta. Narrativet sträcker sig bakåt i tiden, mot det så kallade traumat, och traumat ger i sin tur en fullständig förklaring till allt som sker i nuet: historiens kretslopp.

(...) Trauma har (…) blivit ett flitigt förekommande ord i svenskt vardagstal. (Trots att det borde reserveras för erfarenheter av krig och av våldsamma situationer där man varit hotad till livet.) Och precis som den medicinska diskursen tror sig veta och kunna förklara allt har vi fått en fiktion som tenderar att göra detsamma.

Men ingen beskrivning av det förflutna är fullkomlig och orsakerna till att ett liv blir som det blir är närmast oändliga. »

« D'après elle [Parul Sehgal], l’idée de trauma, ces dernières années, en est venue à dominer littérature et cinéma. Ce qui est remarquable pour un récit où un événement difficile du passé sert de base à l’intrigue, est, d’après Parul Sehgal, que ça le rend partiel, plat. La narration s’étend dans le temps vers ce « trauma », qui lui, de son côté, livre une explication complète à tout ce qui se passe dans le présent : un cycle historique.

(...) Trauma est devenu (…) un mot redondant dans le suédois de tous les jours. (Alors même qu’il devrait être réservé pour les expériences de guerre ou les situations violentes où il y a eu menace vitale.) Et exactement de la même manière qu’un discours médical se croit omniscient et capable de tout expliquer, nous avons une fiction qui tend à faire de même.

Mais aucune description du passé n’est parfaite, et les causes du cours pris par une vie sont quasi infinies. »

On y reviendra, très certainement.

Une autre exposition : Roger Dale, Nancy.


Nils Blanchard


P.-S. Triche. Je rajoute quelques étiquettes impossibles à placer au billet précédent : Annie Ernaux, Peter Handke, Patrick Modiano, Mikaela Blomqvist, Bernur.


Arch(r’)ives / On me dira…

Déménagement de galerie d’artiste – une emmerdeuse, certes… –, inventaire de bibliothèque d’écrivain… Ça, on jette, tu prends ? Eh, bon an m...