mardi 2 juin 2026

Agréable et inquiétant / desassossego

23 mai. Promenade vers midi dans la bonne ville d’Haguenau. L’été s’est abattu ici comme ailleurs, soudainement. Je ne déteste pas la chaleur. C’est plutôt agréable, que de se promener sous le ciel bleu et clément où chahutent des martinets crieurs.
Et inquiétant.

NB - Forêt d’Haguenau

Je pourrais en dire autant des cloches à toute volée de l’église Saint-Georges, qui rappellent une certaine enfance, en Mayenne où les cloches ont été assourdies par on ne sait quel fâcheux qui ne les supportait pas dans le village…
C'est agréable bien sûr les souvenirs d’enfance. Mais les cloches ramènent au temps bien sûr… On ne va pas parler des farandoles de la dame à la faux… mais :

« Vem är du ?
– Jag är döden.
– Kommer du och hämta mig ?
– Är du beredd ?
() »

Bon, là ; faut-il traduire ? (« Qui es tu ? / – Je suis la Mort ! / – Viens-tu me prendre ? / – Es-tu prêt ? » C’est dans Le Septième sceau, bien sûr…)

Pedro Pruna, Alegoria, 1944 - Capture d’écran

On pourrait enchaîner sur La Fontaine ; un des plus beaux textes de la littérature française…

« La Mort ne surprend point le sage ;
Il est toujours prêt à partir,
S'étant su lui-même avertir
Du temps où l’on se doit résoudre à ce passage.
Ce temps, hélas ! embrasse tous les temps :
Qu’on le partage en jours, en heures, en moments,
Il n’en est point qu’il ne comprenne
Dans le fatal tribut ; tous sont de son domaine ;
Et le premier instant où les enfants des rois
Ouvrent les yeux à la lumière, (…) »

NB - Haguenau, fin mai 2026

Mais, Haguenau. Je tombe (façon de parler) sur une pancarte : « Les rencontres de l’écologie 
optimiste ». J'avais déjà vu ça l’année dernière. Ces gens sont gentils, vraisemblablement. Mais vont-ils arrêter de déconner trois secondes ?
Il faudrait que l’écologie soit « optimiste » pour ne pas être assimilée à l’écologie jetée en pâture depuis quelques années, via réseaux de sous-débiles, aux conducteurs de panzers et adeptes d’on ne sait quelles théories jetant l’opprobre sur les défenseurs de l’environnement, accusés d’être « punitifs ».
(Il est vrai que certains tartuffes, il y a quelques décennies, soixante-huitards tombeurs de de Gaulle puis maastrichtlisbonnisateurs, qui ont fini leur carrière à commenter du football, n’ont pas dû faire beaucoup de bien à la cause...)


Puis est-ce que je peux écrire qu’il y a autre chose encore que de l’inquiétude ? Le billet précédent évoquait Wera von Essen, ma lecture d’En Emigrants dagbok. Pages 233-234, on lit : « Kanske inte ångest, men oro. Desassossego. (…) Orons bok heter Livro de desassossego. Den brasilianska oron skiljer sig från den portugisiska. Den är mindre melankolisk och mer brutal. »

« Pas de l’angoisse peut-être, plutôt de l’inquiétude. Desassossego. [Aussi traductrice du portugais, elle se trouve alors au Brésil.] (…) Le livre de l’intranquillité, en portugais c’est Livro de desassossego. L’inquiétude brésilienne se distingue de la portugaise. Elle est moins mélancolique et plus brutale. »

On parlait du chat, noir, aussi… À la page suivante, Wera von Essen est confrontée à des cafards dans son logement (pas des souris, cette fois). « Vad gör jag ? Det kommer inte att bli bättre. Och ytterligare en. Som den svarta katten såg. »

« Qu’est-ce que je fais alors ? Ça ne va pas s’arranger. Tiens, encore un. C’est le chat noir qui l’a vu. »


Nils Blanchard


Ajout : en lien de ce site (indirect, via Alluvions), Terrestres informe de la tenue d’une table ronde à Paris, le 3 juin, avec les anthropologues Barbara Glowczewski et Nastassja Martin De cette dernière, il a été question notamment ici. Thème de la rencontre : « Rêver plus loin : sur la puissance politique du rêve. Tout un programme. 

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Agréable et inquiétant / desassossego

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