Olivier Norek consacre plusieurs pages (p. 260 – 264, version Pocket) de son passionnant roman Les Guerriers de l’hiver (Michel Lafon, 2024) au transfert d’enfants finlandais en Suède, pendant la Guerre d’hiver.
Il y a là des choses à nuancer, voire à corriger, même s’il s’agit d’un roman.
D'abord, on lit page 263 : « 80 000 autres [gamins] composaient la plus grande opération de transfert d’enfants au monde. Un océan de têtes blondes, des larmes plein les yeux (...) »
Il se trouve qu’a paru récemment à la revue Nordiques (n° 48, de 2025 ; voir en lien de ce blog ; les articles y sont disponibles en livre accès…) une recension d’Antoine Vermauwt sur le livre d’Ann Nehlin (De Finska krigsbarnen. Ett nordiskt familjedrama – Les enfants de guerre finlandais. Un drame familial nordique.) Là, on y lit, dès le départ, que ce transfert d’enfants massif de Finlande vers la Suède pendant la guerre concerne la Seconde Guerre mondiale dans son ensemble (ce qui signifie trois guerres successives pour la Finlande, pas seulement celle d’hiver dont parle Olivier Norek), et un chiffre de 70 000 enfants finlandais.
(Comme je le rappelais dans un billet en novembre 2024 – « L’Île du bonheur » ; cf. liste des articles sous l’index, à droite de l’écran version ordinateur… –, la Finlande a subi trois guerres pendant le second conflit mondial, la Guerre d’hiver, de décembre 1939 à mars 1940, contre l’Union soviétique, la guerre de Continuation, de juin 1941 à septembre 1944 – la Finlande s’alliant alors à l’Allemagne nazie pour reprendre les territoires perdus pendant la Guerre d’hiver, enfin la guerre de Laponie, d’octobre 1944 à mai 1945, la Finlande devant se retourner contre ses anciens alliés nazis.)
Il faut préciser aussi que la plupart de ces enfants sont revenus en Finlande plus ou moins rapidement après, voire pendant la guerre ; « en 1949 (…) 13 500 enfants finlandais se trouvaient en Suède » (article).
Plus loin dans l’article, on précise (page 3), que ce sont 8000 enfants qui sont transportés en Suède pendant la Guerre d’hiver. Puis, pendant la Guerre de continuation, 51 000 enfants passent le golfe de Botnie, dont 14 000 rentrent en Finlande dès avant la fin de la guerre.
À ces chiffres, il faut rajouter environ 10 000 enfants (sur l’ensemble de la période de la Seconde Guerre mondiale) qui seraient parvenus en Suède par d’autres canaux que ceux des comités officiels (auxquels correspondent les chiffres plus haut).
En tout, donc, près de 70 000.
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| Enfants finlandais évacués en Suède, Guerre d'hiver - Capture d'écran |
Ces passages d’enfants finlandais vers la Suède ont été faits, au départ, à l’initiative de « comités » suédois. Des comités, associations diverses ont joué un rôle non négligeable aussi dans l’histoire des Suédois d’Estonie, avec le « rapatriement » (en partie raté) de ceux de Gammalsvenskby (en 1929, voir ici, ou le passage bien sûr des Esto-Suédois vers la Suède pendant la Seconde Guerre mondiale.
Sur le sujet de la conduite de la Suède pendant la Seconde Guerre mondiale, O. Norek insiste à plusieurs reprises sur sa passivité vis-à-vis de la Finlande. Cette passivité est réelle, coupable sans doute (même si la neutralité a pu permettre à la Suède d’agir parfois pendant la Seconde Guerre mondiale, à commencer par l’intercession diplomatique, qui apparaît du reste dans Les Guerriers de l’hiver). Mais il faut aussi rappeler que si la Suède n’a pas officiellement combattu aux côtés de la Finlande (loin s’en faut…), il y a eu tout de même l’envoi de matériel aux Finlandais, et un corps de volontaires (entre 8000 et 9000 Suédois, rejoints par 1010 Danois et 895 Norvégiens dans ce Svenska Frivilligkåren - Corps de volontaires suédois), au sein duquel il y eut 33 morts.
(Il faut noter aussi que la politique suédoise pendant la Seconde Guerre mondiale a fait l’objet d’oppositions non négligeables en Suède même. Ainsi le journal Göteborgs Handels- och Sjöfarts-Tidning (GHT), avec son directeur antinazi Torgny Segerstedt. Il y eut aussi par exemple la démission du ministre des affaires étrangères Rickard Sandler. C’est du reste son épouse, Maja Sandler, qui est à l’origine du comité visant à accueillir les enfants finlandais en Suède…)
O. Norek revient aussi plusieurs fois sur la politique désastreuse de Daladier (fausses promesses… ayant prolongé inutilement la Guerre d’hiver…) Là, difficile de nuancer, si ce n’est en rappelant qu’aux côtés de la France, il y avait alors le Royaume-Uni du bon Chamberlain...
Pour en revenir à l’article d’A. Vermauwt (mais ce n’est qu’une recension de livre…), un aspect peu ragoûtant semble avoir été la conduite de certaines familles suédoises, dont les raisons et conditions d’accueil d’enfants finlandais n’étaient pas toujours très… glorieuses. Là, néanmoins, il faudrait que je lise le livre directement.
Il y a quelques anachronismes dans le roman (pas tant que cela, on y reviendra dans un billet futur). En est-ce un que de faire dire à Mannerheim à un officier (page 39), avant le début des hostilités : « L’Ukraine aussi voulait son indépendance. Et il [Staline] l’a affamé. Quatre millions de morts pourraient en témoigner. »
Je ne sais si l’Holodomor, et son bilan, étaient alors objets de conversation. Évidemment, cela permet (le livre paraît deux ans après le 24 février 2022) de faire un lien avec l’agression russe actuelle en Ukraine. Poutine (et Maria Lvova-Belova) sont précisément l’objet de mandats d’arrêt de la Cour pénale internationale, pour expulsion et transferts illégaux… d’enfants, ukrainiens.
On reviendra, je l’ai dit, sur ce livre d’Olivier Norek et la guerre en Finlande.
Nils Blanchard



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