C'est vrai que je parle en ces pixels de choses et d’autres, et somme toute peu, ou pas directement, de ce autour de quoi ce blog était censé s’organiser tout d’abord, mon livre paru à l’Harmattan.
Une fois que j’avais été à l’ancien camp de concentration de Natzweiler (communément appelé le Struthof) en Alsace, on avait été accueilli, en haut, par un brouillard complet. On ne distinguait pas, à quelques mètres seulement, tel ou tel bâtiment, clôture barbelée, monument mémoriel. Puis, progressivement, la brume s’est dissipée.
C'est un peu ce qui m’est arrivé quand j’ai commencé d’enquêter sur un déporté, Elmar Krusman, qui avait été inscrit à ce camp comme « suédois ». Au fil de mes recherches, par couches successives, s’est établie une certaine netteté (incomplète néanmoins) sur son destin. Sur sa courte existence (il meurt à vingt-quatre ans au camp annexe de Bisingen, en Allemagne, le 13 mars 1945), il faut avancer au moins deux éléments. Jeune homme au commencement de la guerre (né en 1921), il avait participé à des réunions du Komsomol (jeunesse communiste) local, lors de la Première Occupation de l’Estonie (soviétique, donc, entre juin 1940 et l’été 1941). Cela lui a été reproché par la suite, lors de la deuxième occupation, nazie, du pays.
Aussi, il appartenait à un groupe bien particulier (on ne se demandera pas ici s’il s’agit d’un peuple, d’une ethnie…) : une minorité nationale, celle des Suédois d’Estonie, dont l’existence remonte au moins au XIIIème siècle. Or, dans le contexte étrange de l’occupation des États baltes par l’URSS, en conséquence du pacte germano-soviétique, ces Esto-Suédois se sont vus proposer une non moins étrange sollicitude par les autorités staliniennes, qui a pris la forme de quelques adoucissements de leur sort, limités, mais réels, et la parution d’un hebdomadaire en langue suédoise a eux consacré : Sovjet-Estland. (Elmar Krusman faisait-il partie des rares lecteurs influencés par cet organe de propagande ? – Dans la foulée de mon livre (un peu lointaine) a paru aussi cet article au journal en ligne Nordiques, justement sur ce journal soviétique.)
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| Elmar Krusman – années trente ? – Collection particulière |
Cela s’inscrit bien sûr dans un contexte plus général de l’Estonie dans la guerre, qui subit trois occupations successives (à peu près parallèles à celles des deux autres États baltes).
D'abord, le pays vit une période intermédiaire, à partir de l’entrée de l’Armée rouge en Pologne le 17 septembre 1939, dans le cadre du pacte germano-soviétique. Dès le 28 septembre, un premier accord est signé entre l’URSS et l’Estonie décidant une alliance militaire, un pacte d'assistance mutuelle… préservant cependant l’indépendance du petit pays (avec néanmoins présence de troupes soviétiques sur le territoire). Mais ce n'est qu'un répit de quelques mois. En juin 1940, Staline annexe l’Estonie ; plus précisément, elle cède face à un ultimatum le 17 juin, pour devenir la République socialiste soviétique d'Estonie le 6 août. Cette « Première occupation » dure jusqu’à l’été 1941. C’est lors de cette Première occupation que paraît Sovjet-Estland, presque concomitamment avec un blocage des frontières et des côtes (après une autorisation exceptionnelle, au début de l'occupation, donnée par les Soviétiques à cent dix habitants des îles devenues terrains militaires, de partir en Suède). Précisément, une partie de la population esto-suédoise ayant été expulsée de certaines îles par l’Armée rouge, leurs relations avec les Soviétiques commençaient mal…
Vient après la « Deuxième occupation », allemande, suite au plan Barbarossa. (Les îles au nord du pays, où il y a beaucoup d'Esto-Suédois, sont prises par les armées d’Hitler entre le 15 et le 21 octobre.) Puis on parlera d’une « Troisième occupation », à partir de l’automne 1944, soviétique à nouveau, qui durera jusqu’à 1991.
Cette « Troisième occupation », Elmar Krusman ne l’a pas connue. Arrêté en 1941. Il est arrêté par les Allemands vraisemblablement fin septembre ou début octobre 1941. De là, il passe par différents camps et prisons en Estonie avant d’être transféré pour un mois au camp de concentration (KL) de Stutthof, près de Dantzig. Il y est enregistré le 1er septembre 1944. Le 1er octobre, il arrive au camp de Bisingen (Wurtemberg), annexe du KL Natzweiler. Il y meurt le 13 mars 1945.
Mon livre porte sur son terrible périple des côtes suédophones de l’Estonie à un camp de concentration annexe de l'ouest de l’Allemagne. Mais plein de sujets « secondaires » sont apparus : qu’étaient-ce que ces camps annexes, ceux précisément du complexe où il se trouvait ? En quoi consistaient les relations (il y en avait) entre déportés et populations civiles ?
Par une sorte de miracle, j’ai retrouvé (entre autres) le témoignage d’une habitante de Bisingen, qui a été mise en présence d’Elmar Krusman – lui, et pas un autre… et en même temps d’une sinistre brute qui avait aussi sévi à Natzweiler, le SS Ehrmantraut… – à deux reprises.
Puis d’autre thèmes, parmi lesquels la mémoire. Celle de l’univers concentrationnaire est particulière ; mais toute mémoire est à interroger dans le cadre d’une étude historique.
Pour resituer certaines choses, j’ai utilisé comme en filigrane cinq témoignages de déportés ayant été détenus dans des camps proches et comparables à celui d’Elmar Krusman, voire à Bisingen même pour S. J. Sagan. Ces cinq récits ont été écrits à des époques différentes (publiés de 1958 à 2000) ce qui permet d’appréhender les mécanismes de la mémoire en prenant en compte le temps écoulé, mais aussi l’environnement précis des différentes périodes, presque jusqu’à nos temps. Quant à eux, ceux du début des années 2020 en tout cas, de par des témoignages plus secondaires, des études, des réflexions personnelles aussi bien sûr, ils ont pu nous mettre face à une actualité navrante – avec notamment le retour de la peste de l’antisémitisme, une sorte de prime donnée à l’ignorance, aux raccourcis et imprécisions dans moult domaines.
Nils Blanchard



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