lundi 2 novembre 2026

Destination / Du profit des lieux

Retour à cet étrange blog « Krickelins », dont il a déjà été question ici… C’est que, une fois encore, Kristin Lagerqvist, encore vers le début octobre, s’apprêtait à aller passer quelques jours en France et attendait cette perspective avec hâte.

NB - août 2026

 Et là encore, écho à mes propres traversées, dans l’autre sens.
Partant en voiture, elle a réservé une nuit dans un village allemand… Quelque chose de connu pour moi…
Encore que l’Allemagne est vaste. Ce n’est pas la même chose de s’arrêter en Hesse, ou là-bas vers le nord dans le Schleswig-Holstein ; et encore, là, côté Baltique, côté mer du Nord ?

Et on arrive du coup à cette notion de destination au cœur de l’article : « Jag läste en intressant text av Sara Rönne som jag funderat på i några dagar. Hon problematiserar hur ordet destination har letat sig ut från besöksnäringens språk och in i vårt eget och vad som händer med vår blick på en plats när en stad, by eller ö börjar beskrivas som något vi ska konsumera. »

« J'ai lu un texte intéressant de Sara Rönne auquel je réfléchis depuis quelques jours. Elle met en question la façon dont le mot destination est passé du langage touristique à notre parler courant ; ce qu’il advient de notre regard sur un lieu, quand cette ville, ce village ou cette île est considérée comme un objet de consommation. »

Le mot « destination », donc, en suédois, devenu un lieu à « consommer »… Évidemment il y a quelque chose qui cloche ; Krickelins rappelle bien sûr que « Turismen är såklart otroligt viktig för många platsers ekonomi » (« Évidemment le tourisme est très important pour l’économie de bien des lieux. »
Ça me fait penser à cette expression relativement actuelle en français (déjà un peu passée de mode?), que j’entends parfois çà et là, qui me fait sauter au plafond – je ne la supporte pas… : « Profite ! » Manque plus qu’une émoticône à côté.
On souhaitait autrefois à quelqu’un, en le quittant, physiquement ou par lettre, de sauver son âme, ou d’être « gardé » par Dieu… On lui souhaite maintenant de « profiter ». Verbe utilisé du reste faussement sur le mode intransitif, comme pour mieux dissoudre le « profit » éventuel, voire ses conséquences.
On se fout, n’est-ce pas, des conséquences ? Carpe diem, et le déluge ensuite…

NB - août 2026

On peut aussi faire semblant, jouer sur les horaires, jouer à cache-cache avec la foule dans un certain sens – la foule : la masse, mais aussi le flux… Krickelins, évoquant un séjour récent à Bruges : « Jag smög gärna ut i arla morgonstund för att få uppleva de vackra gränderna och kanalerna innan köerna ringlade långa och turisterna fyllde gatorna. Det var då jag tyckte allra mest om staden (…) Som i min egna hemstad i juli. Jag lämnar knappt mitt hem denna månad och tar morgondoppet vid 06 i havet… »

« Je m’éclipsais volontiers dehors aux premières heures du jour pour jouir des jolis ruelles et canaux avant les longues queues et le remplissage des rues par les touristes. C’était alors que je préférais la ville (…) Comme ma propre ville en juillet. En ce mois-là, je quitte à peine ma maison et vais me baigner dans la mer dès 6 heures le matin... »

Eh ! Les bains du matin… la mer m’a manqué, etc.

En l’occurrence, le même problème se pose donc à Bruges et chez elle. Il ne s’agit pas nécessairement, donc d’éviter le flux, mais de s’y comporter. La foule n’est pas toujours si désagréable. Une certaine masse « consommatrice » donne envie quant à elle de tout envoyer promener.

Promener ! « Det pågår ett liv på platsen. Du är bara på besök i det. » « Les gens vivent dans le lieu. Et toi tu n’y es qu’en visite. » Écrit Sara Rönne le 30 septembre. Eh, certes. Mais c’est en fait le voyageur lui-même qui serait à décrasser de cette sueur de consumérisme qui l’entoure – comme l’athlète grec (nu, oh, grand Dieu!) se débarrassait de la sueur, la poussière, l’huile sur sa peau, à l’aide de son strigile – ; le « touriste » qu’il faudrait débarrasser de son joug de vulgarité irrespectueuse. 
S'éclipser… Se faufiler… Le vrai voyageur n’est-il pas celui qui entre dans l’autre ?

NB - église de Chalette-sur-Voire

Aussi, n’est-ce pas le voyage en lui-même qui a son importance, le déplacement, les étapes… Je parlais de « maisons de rêvasserie » ; elles sont de rêvasserie parce qu’elle sont encore en projet, peu accessible, mais aussi éloignées.

Et sur la route, aux confins de l’Aube et de la Haute-Marne, par exemple, que de petites églises – en plus ou moins bon état à découvrir. Là, on ne croise quasiment personne, lors qu’on a parmi les plus belles merveilles que notre pays puisse « offrir ». (Du reste, Kristin lagerqvist, elle aussi : « Jag tar mig alltid in i gamla kyrkor och kloster då jag reser. » « J’entre toujours dans les vieilles églises et abbayes quand je voyage. »)

Moi, j’y rencontre même des chats locaux, pour qui je fais régulièrement des détours de dizaines de kilomètres… Encore hier… (Je n’ai pas de photo du chat, trop occupé que j’étais à le câliner. Quant à l’église qu’il semble garder, elle est toujours fermée.)


Nils Blanchard

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