mercredi 2 avril 2025

Deux éditions / Le contemporain capital

On a vu que paraîtra bientôt en Suède – et on en reparlera peut-être – une nouvelle édition des Liaisons dangereuses. D’autres époques et styles, l’été dernier (il faut que je me dépêche, on est déjà au printemps…) ont paru les traductions de Guerre de Céline et de La Porte étroite de Gide.



Ces deux-là ont des liens. Céline (1894-1961), pour certains, dispute à Gide (1869-1951) la renommée de « contemporain capital » (expression d’André Rouveyre).
Les deux hommes, aussi, ont fait leur voyage (sans complaisance) en Russie, à l’été 1936 pour Gide, septembre 1936 pour Céline ; à quelques jours près, ils auraient pu s'y croiser. On reviendra peut-être là-dessus aussi.

Puisqu’il est question de Russie, Bernur (Björn Kohlström) de remarquer sur son blog le 20 août (2024) :

« I maj 2022 utkom en av dem, Krig, strax efter invasionen i Ukraina, och den har nu översatts av Kristoffer Leandoer, som i förordet drar paralleller till krigsutbrottet i Ukraina. I synnerhet eftersom kriget där förs med metoder som vore de hämtade från det första världskrig som Céline skrev om, drygt hundra år bakåt i tiden. »

« En mai 2022 est sorti l’un d’eux [des inédits retrouvés de Céline], Guerre, juste après l’invasion de l’Ukraine, et il est maintenant traduit par Kristoffer Leandoer, qui dans son avant-propos, dresse des parallèles avec le déclenchement de la guerre en Ukraine. Cela, particulièrement du fait que ce conflit emprunte certaines méthodes de la Première Guerre, sur laquelle Céline a écrit, et qui eut lieu largement un siècle avant. »

Jean-Gabriel Daragnès (ami de Céline), croquis, Paris – Capture d’écran


Dans son billet, Bernur dresse des parallèles inattendus :

« Det här är en roman som är grov i både språk och innehåll. När jag läser den förstår jag precis vad det var som grep tag i mig när jag läste honom förr: en besynnerlig energi uppstår när de moraliska trösklarna har slipats ned. Han har också en humor som ler lika sinistert som Chesirekatten i Alice i Underlandet: när du uppfattar leendet har det upplösts i sitt eget mörker.
(...) [Comparaison à Michel Houellebecq…] Céline är helt enkelt mer konsekvent i sina fördomar, sin misogyni och misantropi. Du kanske undrar: varför ska jag läsa en sådan författare, när världen ser ut som den gör? Det är väl snarare så att det är just för att världen ser ut så här – ond, egoistisk, krigisk – som det finns anledning att läsa författare som inte förnekar detta, som i stället ser vår värld rakt i ögonen och förmedlar dess budskap till oss. »

« On a là un roman brut, dans sa langue comme dans son histoire. En le lisant, je comprends précisément ce qui m’avait saisi quand j’avais lu Céline autrefois : une énergie particulière surgit à partir du moment où les limites morales se sont effacées. Puis il a un humour qui rend un sourire aussi sinistre que celui du chat du Cheshire dans Alice au pays des merveilles : au moment où tu le vois, il s’est dissous dans sa propre obscurité.
(...) [Comparaison à Michel Houellebecq…] Céline est simplement plus cohérent dans ses préjugés, sa misogynie et sa misanthropie. Alors, tu te demandes peut-être : pourquoi lire un tel auteur, lors que le Monde est ce qu’il est ? Et c’est précisément parce que le monde est comme il est – mauvais, égoïste, belliqueux – qu’il y a des raisons de lire des auteurs qui ne sont pas dans le déni, qui au contraire le regardent droit dans les yeux et nous transmettent son message. »

Jean-Gabriel Daragnès (ami de Céline), croquis – Capture d’écran


Pour ce qui est de Gide, il s’agit d’une vieille traduction de 1920 (un siècle, décidément) de Harald Heyman, de La Porte étroite, roman qui date lui-même de 1909. Bernur évoque sa réédition dans un billet du 27 août (2024), et le présente d’emblée comme un chef-d’œuvre.
Là encore, parallèles singuliers :

« Att läsa Gide är nästan lika omtumlande som att läsa Virginia Woolf eller William Faulkner. Åtminstone i den här relativt korta romanen, som behåller sin koncentration på den lycksaligt olyckliga kärleken.
(...) Erik Bergqvist [uppehåller sig] vid Gides åtskillnad mellan den vi är och den vi utger oss vara, och att det är där hans estetik finner sin laddning. »

« Lire Gide est presque aussi bouleversant que lire Virginia Woolf ou William Faulkner. Tout au moins dans ce relativement court roman, qui se focalise sur les jours heureux de l’amour malheureux.
Erik Berqvist [préfacier] d’insister sur la distinction faite par Gide entre ce que nous sommes et ce que nous passons pour être, et que c’est là que son esthétique puise sa force. »

Jean-Gabriel Daragnès (ami de Céline), Présence de Paris, 1937 – Capture d’écran

Bizarrement, j’ai acheté mon exemplaire de La Porte étroite (en français) chez un bouquiniste de Karlshamn, alors que je n’achète quasiment jamais de livres français en Suède, bien logiquement du reste.
Dedans, il y avait une publicité de 1959, de je ne sais quelle revue suédoise, pour des publications francophones à venir. Je m’étais dit que j’en ferais mon miel, mais je l’ai évidemment égarée.
On en reparlera peut-être, si je la retrouve…


Nils Blanchard


Et puis. Poutine n’a sans doute pas l’humour du chat du Cheshire, mais il ne manque pas complètement de drôlerie – noire – quand il s’inquiète de la démocratie en France à propos de la condamnation (du 31 mars) de Mme Le Pen, et prend donc la défense (lui est-elle demandée?) de l’extrême droite française.
À noter que le même jour, le gouvernement suédois (soutenu par l’extrême droite locale), d’annoncer le versement d’un milliard et demi d’euros d’aide à l’effort de guerre ukrainien. Ces deux extrême droites, apparemment, ne sont pas du même bord. 
Tidö, etc.

Deux éditions / Le contemporain capital

On a vu que paraîtra bientôt en Suède – et on en reparlera peut-être – une nouvelle édition des Liaisons dangereuses . D’autres époques et s...